Triple K - 1 ©Kianoush Ramezani / SAY - 2021

Vers une reprise en « triple K » ?

À bien des égards la crise, et la reprise « en K » qui pourrait lui succéder, constituent un « moment schumpétérien ». En effet, pour Schumpeter, les creux de cycle portent en germe le renouvellement du tissu économique ; ils déclenchent des « grappes d’innovations » et encouragent l’investissement. Comment ne pas voir le parallèle avec la grande accélération, notamment numérique, provoquée par la pandémie ? Schumpeter, parfois injustement caricaturé, avait aussi identifié les problématiques sociales soulevées par un système où les entreprises innovantes capteraient une part disproportionnée des profits et par la transition complexe associée pour les emplois et la population active. Dans sa dernière œuvre, Capitalisme, Socialisme et Démocratie, il pose ouvertement la question de son acceptabilité. Nul doute qu’une reprise en K ravivera ce débat. Et que le caractère inclusif – ou non – de la reprise conditionnera largement sa vigueur et sa pérennité. Autant de raisons pour éclairer la situation présente en s’aidant des outils d’analyse forgés par le grand théoricien des entrepreneurs et de l’innovation.
(paru dans SAY 5, 3e trim. 2021)

Depuis l’été 2020, le concept très schumpétérien de « reprise en K » a été emprunté par de nombreux analystes et économistes pour décrire à la fois la crise économique déclenchée par la pandémie de Covid-19 et une trajectoire de sortie de crise probable. La barre verticale du K symbolise ainsi l’arrêt brutal de l’activité économique : rappelons que le PIB de la France a chuté de 13,8 % au deuxième trimestre 2020, un plongeon tout bonnement inédit dans les annales de l’Insee. Et, au-delà du choc initial, la diagonale descendante du K (« la destruction… ») figure le décrochage des secteurs paralysés par les contraintes sanitaires, comme le transport aérien de passagers, par exemple : les compagnies aériennes ont perdu plus de 60 % de leur chiffre d’affaires entre 2019 et 2020[1] ! Tandis que la diagonale montante (« … créatrice ») représente les secteurs qui tirent leur épingle du jeu, à l’instar du commerce électronique. La vente de biens via internet a ainsi progressé de 32 % entre 2019 et 2020, un rythme de croissance plus que doublé par rapport aux années précédentes[2]. La divergence de trajectoires entre les différents secteurs d’activité singularise bel et bien la crise actuelle et, de ce point de vue, la figure du K est pertinente. Elle s’est d’ailleurs rapidement imposée sur l’abécédaire des précédents chocs économiques – V, W, J, L, racine carrée, etc. Joe Biden, alors candidat à l’élection présidentielle[3], l’a reprise comme un exemple de l’impact différencié de la crise en fonction des catégories de population.

Ceci étant dit, ce schéma « en K » présente aussi une limite : il amalgame plusieurs temporalités qui sont en réalité distinctes. Autrement dit, il n’existe pas un seul K, mais bien plusieurs, appelés à se succéder, peut-être avec des chevauchements partiels. Examinons-en trois, par souci de lisibilité : le premier correspond à l’horizon du court terme, celui de la crise sanitaire en tant que telle ; le deuxième lui succédera à moyen terme, avec la sortie de crise ; tandis qu’un troisième correspondra au rééquilibrage économique à plus long terme – que les économistes appellent aussi parfois « new normal » ou « next normal ». À chacune de ces étapes, la trajectoire des secteurs « gagnants » s’écartera de celle des secteurs en reflux.

Le K d’une économie de compensation

Il y a d’abord un premier K concomitant à la crise sanitaire – c’est le K d’une économie qu’on pourrait qualifier de « compensation ». L’explication en est simple : la crise a créé des besoins immédiats, souvent vitaux ; elle a aussi provisoirement rayé de la carte des secteurs entiers, comme le tourisme ou la restauration hors domicile. D’autres activités ont comblé le vide laissé : à la place des restaurants, les « cloud kitchen », la vente à emporter ou la livraison de repas à la maison. Enfin, certaines activités ont profité du contexte psycho-social hors normes créé par les contraintes sanitaires – l’économie de la compensation devenant parfois une économie de consolation : « les restaurants sont fermés, mais je me réconforte en achetant une friteuse » (+25 % de ventes en 2020[4]).

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