126_1544155460 Ville verte de Xiamen, Chine.  Concept d’environnement et d’écologie © ChonnieArtwork - Shutterstock

Vers une Chine sans carbone

La réduction des émissions devient un sous-produit inévitable du développement naturel de la Chine, déterminé aussi bien par les exigences d’une population de plus en plus riche, que par le désir de devenir un leader technologique dans la nouvelle économie numérique et par le besoin de sécurité énergétique. Et même si ce n’était pas le cas, sa vulnérabilité au changement climatique force la Chine à opter pour un avenir à faible émission de carbone.

Mi-janvier, un groupe de hauts fonctionnaires et de cadres dirigeants représentant 28 associations professionnelles chinoises s’est réuni lors d’une conférence sur les investissements énergétiques à Pékin pour produire une proclamation intitulée « Chine zéro carbone ». Dans un contexte de pandémie naissante, alors que le coronavirus commençait à se répandre et à faire un nombre croissant de victimes, l’événement est passé largement inaperçu. D’autant que ces appels en faveur d’un avenir sans carbone ne sont pas nouveaux, mais ils émanent généralement de Bruxelles ou de Californie. Lorsqu’un tel appel vient de Chine, qui est le premier consommateur d’énergie et émetteur de dioxyde de carbone au monde, il est difficile qu’on le prenne au sérieux. A fortiori quand le monde entre dans la grave récession économique causée par la pandémie.

Mais au sortir du confinement, le groupe s’est remis au travail. Le 22 juillet, ses porte-paroles ont rencontré le maire adjoint de Chengdu, la quatrième plus grande ville de Chine, pour discuter de la construction de parcs industriels à faibles émissions de carbone. Ils ont notamment évoqué l’utilisation de l’hydrogène pour alimenter la plus grande installation au monde de production de fibre de verre, un matériau largement utilisé dans la fabrication d’automobiles, de pales d’éoliennes et d’avions. Leur but : que des milliers d’usines, de communautés résidentielles, de campus universitaires et d’autres organisations deviennent des zones zéro carbone. Ces zones pourraient à leur tour avoir un impact beaucoup plus important en amenant le pays vers un avenir à faible émissions en carbone.

Au sein des dirigeants chinois, l’idée d’agir de plus en plus agressivement pour réduire les émissions de gaz à effet de serre n’est plus controversée. Au contraire, ils reconnaissent de plus en plus qu’une telle action s’inscrit parfaitement dans leur objectif de « Grand renouvellement de la nation chinoise », formulé par le président Xi Jinping en 2012. La réalisation du « rêve chinois » rendra inévitable un avenir à faible émission de carbone.

Retrouver le ciel bleu…

Il suffit de lever les yeux ou de respirer profondément pour comprendre pourquoi. Le développement économique rapide de la Chine a produit des niveaux de smog dans ses grandes villes si élevés qu’ils suscitent des critiques de plus en plus vives de la part des habitants. Lors de « l’airpocalypse » de Pékin en 2013, la pollution a atteint un niveau 35 fois supérieur à la limite recommandée par l’Organisation mondiale de la santé. Depuis, Xi Jinping a fait de la lutte contre la pollution atmosphérique une priorité absolue, avec le slogan « Retrouver le ciel bleu ». Au cours de la dernière décennie, le gouvernement chinois a retiré du marché de vieilles centrales à charbon d’une capacité totale de 119 gigawatts (assez pour alimenter toute la France) et a fermé des centaines de milliers de petites chaudières à charbon utilisées pour la production de vapeur ou le chauffage urbain. Ces mesures ont contribué à l’amélioration sensible de la qualité de l’air urbain.

Certes, les compagnies d’électricité chinoises continuent de construire de nouvelles centrales au charbon, mais là encore l’histoire est plus nuancée. Ces centrales, plus efficaces, sont équipées des dernières technologies de lutte contre la pollution. Nombre d’entre elles sont destinées à remplacer les anciennes, tandis que d’autres servent à adapter les profils de charge des centrales éoliennes et solaires intermittentes. La consommation de charbon de ces nouvelles installations est compensée par la mise hors service d’anciennes centrales, de sorte que la consommation globale de charbon se stabilise. En 2016, le gouvernement chinois avait fixé un plafond destiné à contenir la capacité totale d’électricité produite à partir du charbon à partir de 2020. Et l’objectif devrait avoir été atteint. Cela devrait permettre à la Chine de respecter les engagements pris lors de l’accord de Paris.

Il reste encore beaucoup de chemin à parcourir. Les industries lourdes et les industries manufacturières d’exportation conservent une position dominante dans l’économie chinoise, au point qu’on estime que la production de biens d’exportation représente 14 % des émissions de CO2 en Chine, soit quelque 1,5 milliard de tonnes par an. Cela équivaut à peu près aux émissions annuelles de la France, de l’Allemagne et de l’Italie réunies. Dans l’ensemble, la Chine reste 10 % plus énergivore que les États-Unis et 56 % de plus que le Japon.

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…le vent et le soleil…

Mais l’engagement du gouvernement chinois à rééquilibrer la croissance économique, ainsi que la hausse du coût de la main-d’œuvre, qui entraîne le déplacement des fabricants exportateurs vers des pays à bas coûts comme le Vietnam, signifie que la tendance verte va se poursuivre, et même s’accélérer. En d’autres termes, les changements structurels de l’économie nationale, certains dus à des efforts conscients et d’autres à des facteurs externes, réduiront naturellement l’intensité énergétique de la Chine et entraîneront une réduction des émissions dans les années à venir.

De même, les politiques visant à encourager les nouveaux investissements dans des domaines tels que l’énergie solaire et éolienne, le stockage des batteries et les véhicules électriques (VE) ont pour but non seulement de réduire les émissions, mais aussi de créer un vaste marché et des opportunités lucratives pour les nouveaux acteurs technologiques. Par exemple, une surtaxe sur l’électricité permet de financer le fonds public pour les énergies renouvelables, ce qui incite d’autant plus les promoteurs de projets d’énergies renouvelables à agir.

Ces incitations fonctionnent. Aujourd’hui, plus d’un tiers des projets éoliens et solaires en cours dans le monde se trouvent en Chine. Pour les entreprises chinoises, l’entrée dans le secteur des énergies renouvelables est un choix économique judicieux : la demande d’éoliennes, de panneaux solaires et de batteries augmente dans le monde entier, et ces entreprises veulent être celles qui y répondront.

En 2019, les fabricants chinois ont fourni 42 % des turbines éoliennes et 76 % des modules solaires dans le monde, selon les données d’IHS Markit. Ce faisant, ils ont également réduit considérablement le coût des énergies renouvelables, non seulement pour les Chinois, mais aussi pour les consommateurs du monde entier. Là aussi, ce qui a commencé principalement par des politiques industrielles a eu des effets bénéfiques importants sur le climat.

Il en va de même pour les véhicules électriques. En 2009, alors que le succès de la Prius commençait à se dessiner, le ministre chinois de la science et de la technologie de l’époque, Wan Gang, a présenté un plan ambitieux visant à dépasser les technologies hybrides. Cette décision n’était pas tant motivée par le fait de sauver l’environnement que par la perspective de gagner la course technologique mondiale. Aujourd’hui, la moitié des véhicules électriques en circulation sur la planète se trouvent en Chine.

…contre l’insécurité pétrolière et sanitaire…

Parce que les besoins énergétiques de la Chine augmentent et les tensions géopolitiques s’accentuent à l’échelle mondiale, les dirigeants chinois sont désireux de réduire leur dépendance vis-à-vis du pétrole et du gaz étrangers. La production d’électricité sur le territoire national (à l’aide des ressources éoliennes et solaires) et son utilisation pour alimenter le parc automobile du pays constituent un moyen essentiel de réduire les importations d’énergie.

La Chine importe actuellement 70 % de son pétrole brut et 45 % de son gaz naturel, qu’il soit acheminé par pipeline depuis la Russie et le Turkménistan ou par bateau depuis l’Iran et même des États-Unis, via des points stratégiques tels que le détroit d’Ormuz et la mer de Chine méridionale. Dans tous les cas, cela implique la conclusion d’accords fragiles et des risques importants. Les nouvelles politiques énergétiques de la Chine comportent également la promesse de renforcer sa sécurité.

De même, la crise de la Covid-19 risque d’accélérer, plutôt que de décourager, les avancées en la matière. Après la Grande Récession d’il y a dix ans, les efforts de relance de la Chine comprenaient des investissements dans les infrastructures traditionnelles, telles que les autoroutes et les ponts. Leur réalisation était très consommatrice d’énergie, en raison de leur dépendance à l’égard de ressources comme le ciment et l’acier. Cette fois-ci, les hauts fonctionnaires chinois ont décidé que les mesures de relance devraient se concentrer sur la construction d’infrastructures soutenues par les technologies de l’information : tours 5G, stations de recharge de véhicules électriques et réseau électrique haute tension capable d’absorber davantage d’énergies renouvelables.

Ces investissements dans les « nouvelles infrastructures », leit-motiv du Politburo du parti communiste, permettront le développement des méga-données et de l’intelligence artificielle. Cela permettra d’optimiser un large éventail de processus, de l’exploitation d’usines à la gestion du trafic routier, qui devraient tous mener à une plus grande efficacité énergétique et donc à une réduction des émissions. C’est que l’heure est grave.

…et contre le risque climatique

La « Troisième évaluation nationale sur le changement climatique », un document de 900 pages auquel ont contribué deux ministères, deux académies nationales et de nombreuses universités, brosse un sombre tableau de l’avenir de la Chine si le changement climatique se poursuit au même rythme. L’élévation du niveau des mers pourrait affecter plus d’un demi-milliard de personnes vivant dans les zones côtières, y compris dans les grandes villes comme Shanghai et Guangzhou. Des conditions météorologiques plus extrêmes, telles que des sécheresses, entraîneront des pénuries alimentaires. Et des températures plus élevées accéléreront la fonte des glaciers sur le plateau tibétain, augmentant ainsi la charge des inondations dans les zones densément peuplées le long du Yangzi et ailleurs.

Cela explique pourquoi « il n’y a pas un seul climatosceptique connu au sein de la direction chinoise », selon l’expression de David Sandalow, ancien sous-secrétaire au ministère américain de l’énergie. Dans le document intitulé Intended Nationally Determined Contributions, que les dirigeants chinois ont soumis aux Nations unies en mars dernier, dans le cadre de l’accord de Paris sur le climat, ils ont noté que « la Chine fait partie des pays les plus gravement touchés par les effets néfastes du changement climatique ».

Il n’est donc pas surprenant que les dirigeants chinois, y compris Xi Jinping lui-même, aient réaffirmé à plusieurs reprises l’engagement de Pékin envers l’accord de Paris sur le climat, y compris l’objectif d’atteindre un pic d’émissions avant 2030. Les États-Unis ayant tourné le dos à l’accord, l’engagement de la Chine est d’autant plus crucial pour la gouvernance mondiale du climat.

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