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Vers un nouveau système monétaire international ?

Pour permettre une relance verte, une intervention publique bien plus forte sur le monde financier est nécessaire. Il faudra aussi construire une alternative au dollar qui ne soit pas le renminbi chinois et revoir les processus de création monétaire.

L’économie mondiale actuelle souffre de plusieurs grands déséquilibres. L’objectif d’une croissance sans fin alimente une augmentation des gaz à effet de serre au-delà de ce que la planète peut supporter. L’urbanisation, la pollution, l’érosion des sols, la déforestation, la destruction de la faune sauvage et la dégradation des écosystèmes marins : toutes ces conséquences de l’activité économique menacent le système de survie de l’humanité.

De plus, la surproduction de pétrole, d’acier, de diamants et de cacao (pour ne citer que quelques exemples) est en contradiction avec la baisse du pouvoir d’achat mondial, qui entraîne une tendance à la sous-consommation, telle que la définissait l’économiste John Hobson dans son livre de 1902, Imperialism.

En troisième lieu, les déséquilibres persistants entre les pays qui enregistrent d’importants excédents et déficits commerciaux créent des tensions internationales, ce qui conduit au protectionnisme et aux guerres commerciales. Même avant la Covid-19, de nombreux pays s’étaient révélés vulnérables à la fuite des capitaux. Et cela conduit aujourd’hui à une augmentation alarmante des tensions géopolitiques.

Du point de vue financier, la génération de crédits privés et publics (désormais quasiment illimités) a dépassé largement le revenu mondial nécessaire au remboursement de la dette. Les prêts accordés à des sociétés d’acquisition à vocation spécifique (SPAC) qui empruntent pour acheter des « entreprises qui seront révélées en temps voulu » ont entraîné une prolifération de bulles financières.

Les déséquilibres de richesse, sans précédent dans l’histoire, forment une caractéristique du système et non une anomalie. Le capital exerce aujourd’hui une puissance bien plus grande que le travail.

Le système est si instable qu’il a fallu à un microbe quelques mois seulement pour faire dérailler l’ensemble de l’économie mondiale. Les scientifiques ont beau mettre en garde contre la menace de la détérioration climatique et le risque de futures pandémies, de nombreux pays restent indifférents aux menaces écologiques qui pèsent sur eux.

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La racine du mal

Ces multiples déséquilibres découlent de l’architecture du système financier international, créé par la « main invisible » des marchés de capitaux plutôt que par une conception délibérée. Son but implicite - mais parfois apparent - est de protéger les intérêts des créanciers, des investisseurs et des spéculateurs internationaux. Sa structure n’est pas sans évoquer l’étalon-or, qui au XIXe siècle protégeait les intérêts du plus grand créancier du monde, la City de Londres.

Les défauts fondamentaux de la conception du système financier ont encore été mis en évidence cette année. Lorsque les créanciers, les investisseurs et les spéculateurs ont cédé sous la pression de la pandémie, ils ont été rapidement renfloués par les banques centrales, soutenues par les contribuables. Pour la Réserve fédérale américaine et les autres grandes banques centrales, la priorité apparente n’est pas de stabiliser le système financier, mais plutôt de le maintenir en état de marche.

En tant qu’émetteur de la principale monnaie de réserve du monde, la Fed se situe au sommet du système monétaire et financier mondial. Elle a été la source de liquidités mondiales pendant la pandémie, fournissant des dollars (via des lignes de swaps monétaires) à chaque banque et créancier dans le monde, mais aussi à certaines banques centrales. Les pays à faible revenu, mais aussi la Chine, ont été exclus de sa générosité intéressée.

Au début de l’année, lorsque l’économie réelle s’est effondrée, « la Fed a enrichi les investisseurs en actions de 7,1 billions de dollars simplement par ses promesses », note l’historien Robert Brenner. Il en a été de même pendant la crise financière de 2008 : la banque centrale américaine a inondé les marchés financiers de liquidités aussi rapidement que possible, afin que les banques puissent continuer à prêter, que les acheteurs d’actions puissent continuer à acheter et que les institutions puissent continuer à rembourser leurs dettes.

Inverser la gouvernance financière

En réfléchissant aux perspectives d’une reprise verte, la première question est de savoir comment transformer un système structurellement instable afin de se préparer aux chocs futurs. La priorité doit d’abord être de remettre la finance à sa juste place et en faire le serviteur, et non le maître, de l’économie mondiale.

Il faut pour cela établir un contrôle plus démocratique du système financier international. La gestion par des États doit inverser la gouvernance actuelle menée par l’autorité privée de Wall Street et de la City de Londres. Une transformation similaire a été réalisée, presque du jour au lendemain, en 1933 par le président américain Franklin Roosevelt. « Nous avons transféré la capitale financière de Londres et Wall Street à mon bureau au Trésor » expliquait alors Henry Morgenthau, le secrétaire au Trésor.

Ensuite, il faudra construire une alternative mondiale au dollar. Mark Carney, avant de quitter au printemps son poste de gouverneur de la Banque d’A ngleterre, a présenté un plan pour une nouvelle « monnaie synthétique hégémonique », qui serait fournie par le secteur public, peut-être par le biais d’un réseau de monnaies digitales de banque centrale (MDBC). D’après lui, un tel système pourrait favoriser de meilleurs résultats au niveau mondial dans l’ensemble du système monétaire et financier international, notamment en atténuant les risques d’une transition vers une nouvelle monnaie de réserve hégémonique comme le renminbi chinois. En atténuant l’influence dominante du dollar américain sur le commerce mondial, un tel système pourrait réduire les retombées internationales provoquées à la suite de chocs provenant des États-Unis. Le commerce international deviendrait « moins synchronisé entre les pays ».

Le retour de l’Etat

Enfin, dans le régime actuel, la production de crédit est mondialisée et largement déréglementée. Le secteur financier est ainsi libre de demander des taux de rendement réels élevés pour un processus relativement facile : la création monétaire. Or, si les taux d’intérêt dépassent la capacité de la Terre ou de l’économie à se renouveler, ils deviennent brutalement extractifs.

Gérer le système monétaire et financier international de manière à créer et à maintenir une économie stable, qui assurera le bien-être de l’humanité dans des conditions écologiques appropriées, nécessite une profonde transformation.

Pour l’entreprendre, les gouvernements devront se mobiliser comme pour une guerre. Il leur faudra ramener les capitaux offshore sur le territoire national, à la fois pour gérer les flux de capitaux et pour domestiquer la finance au nom de la stabilité systémique. En prime, cela permettra également d’empêcher les multinationales de se soustraire à l’impôt sur les bénéfices générés dans la juridiction de l’État.

Ces revenus fiscaux sont nécessaires si l’on veut que les investissements dans la transformation des transports, de l’énergie, de l’utilisation des terres et du système de soins soient abordables. Pour collaborer au niveau international dans l’intérêt de la stabilité économique, les gouvernements démocratiques doivent être à nouveau en mesure de gérer leurs économies nationales.


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