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Urgence, relance, transformation : l’art du choix

Les mesures de lutte contre la crise économique s’organisent en trois temps. Tout d’abord celui des mesures d’urgences, de la liquidité, du soutien direct aux ménages et aux entreprises « quoi qu’il en coûte ». Puis, celui de la soutenabilité, de la transition, de l’accompagnement vers la relance. Ce troisième temps est celui des choix : quelle société veut-on ? Quelles activités, quels équilibres, quelles solidarités ? La comparaison entre les démarches en France et Allemagne peut montrer les axes sur lesquels se construira l’Europe.

L’expérience de 2008 a servi, même si la crise d’alors n’avait que peu de points communs avec celle d’aujourd’hui. Partout en Europe, et ailleurs dans le monde, les États ont pris des mesures d’urgence extrêmement vite, dès le début de la pandémie. Elles ont généralement été prolongées, amortissant l’impact du choc causé par les mesures de confinement.

En cumulant les soutiens directs, les reports d’impôts et les garanties, l’Allemagne a ainsi injecté plus de 40 points de PIB, la France plus de 20 points de PIB, les États-Unis plus de 10 points de PIB. L’Union européenne a également réagi rapidement en se mettant d’accord dès le mois d’avril sur une enveloppe de soutien de 540 milliards d’euros.

Globalement, depuis le début de la crise, le FMI a porté assistance à 81 pays pour une enveloppe de près de 89 milliards de dollars. En avril, la Banque Mondiale et les ministres des finances du G20 se sont mis d’accord sur une initiative de suspension du service de la dette (« DSSI ») accordée aux pays les plus pauvres pour leur permettre de se consacrer à la lutte contre la pandémie. Cela représente au global un allègement potentiel d’environ 11,6 milliards de dollars : plus de 40 pays y ont fait appel.

Long terme

Confrontés à une résurgence de la pandémie ou encore incertains sur la situation sanitaire, la plupart des pays ont décidé en août ou en septembre de prolonger une nouvelle fois certaines mesures d’urgence. En revanche, neuf pays du G20 seulement ont annoncé un plan de relance : la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni et la Russie en Europe ; la Chine, la Corée, l’Inde, l’Indonésie en Asie. L’Arabie Saoudite, pour sa part, s’est bornée à accélérer le déploiement d’un plan existant, Vision 2030. L’Italie, l’Afrique du Sud, le Mexique et le Canada devraient rejoindre le peloton avant la fin de l’année ainsi que, peut-être, les États-Unis (après leurs élections).

Les plans de relance diffèrent des mesures d’urgence en ce sens qu’ils s’inscrivent davantage dans une perspective à moyen et long terme. Il s’agit tout d’abord de relancer la demande (consommation et investissement) en allant au-delà de la simple préservation des revenus et en aidant les agents à se projeter dans l’avenir, mais aussi d’atténuer un risque financier, en empêchant les problèmes de liquidité de se transformer en insolvabilité. Enfin, last but not least, ils veulent renforcer la résilience économique et repositionner l’économie sur le long terme, en investissant et en mettant en œuvre des réformes structurelles dans des secteurs clés.

Relance ou transformation

La France et l’Allemagne affichent des plans d’ampleur comparable représentant 100 milliards et 130 milliards d’euros : respectivement 4 % et 3,8 % de leurs PIB. Une différence fondamentale de nature apparaît entre les deux plans : l’Allemagne met l’accent sur la demande avec près de 40 milliards d’euros destinés à financer une baisse temporaire de TVA, une réduction des prix de l’électricité, une majoration de 300 euros de l’allocation enfants, une augmentation des allocations pour les familles monoparentales et d’autres augmentations concernant les indemnités de maladie et l’allocation de soin pour enfants. Un tel soutien n’apparaît pas dans le plan de relance français.

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Mais il y a également des points communs entre les plans français et allemands. Tout d’abord, les deux gouvernements se concentrent sur les investissements dans les technologies vertes et les utilisent comme fer de lance de leur plan de relance. Les mesures sont similaires : développement de la filière hydrogène, investissements dans le réseau ferroviaire, achats subventionnés de véhicules électriques, financement de la R & D pour l’industrie automobile et rénovation thermique des bâtiments.

Ensuite, les deux pays élargissent l’aide aux travailleurs. Face à un déclin économique plus important prévu pour 2020 (10 % en France contre 6,5 % en Allemagne), la France finance le maintien de l’emploi, la formation professionnelle et l’éducation des travailleurs dans les industries durement touchées pour un total de 19 milliards d’euros. De nouvelles mesures à court terme préservent l’emploi et garantissent que les jeunes qui entrent sur le marché du travail pourront le faire dans les mois à venir. Ces mesures comprennent l’extension de l’aide partielle à l’emploi, des primes à l’embauche pour les jeunes travailleurs et les handicapés, ainsi qu’un soutien aux employeurs d’apprentis et la conversion des contrats d’apprentissage en contrats à long terme.

Un autre ensemble de mesures finance la formation des travailleurs qui souhaitent changer de secteur. L’Allemagne investit dans les technologies numériques (15 Md€) afin de développer le travail à distance et alléger la charge administrative des entreprises. Parallèlement au développement du numérique, le gouvernement allemand a annoncé une nouvelle extension du programme antérieur de maintien de l’emploi.

Soutien aux entreprises

Par ailleurs, le soutien aux entreprises est élargi grâce à des mesures fiscales et à une aide à la liquidité. Même si l’on peut débattre de l’efficacité et de la pertinence d’une baisse sans contrepartie à ce stade, la réduction des taxes à la production en France (20 Md€) donne aux entreprises, en particulier à celles qui ne réalisent pas de bénéfices, une certaine marge de manœuvre en termes de liquidités. Le gouvernement français tente en outre d’accroître la liquidité des entreprises par le biais de prêts ou de fonds propres garantis par l’État. Ces dispositifs vont au-delà de l’aide fournie dans le cadre des programmes de garantie de prêts annoncés au début de la crise.

Le nouveau plan d’aide aux entreprises allemandes s’élève à 21 milliards d’euros. Les régimes de soutien aux entreprises envisagés comprennent une augmentation des liquidités grâce au report de la TVA à l’importation et des règles d’amortissement plus souples. L’augmentation des contributions de l’État à la sécurité sociale des salariés pèse pour 5 milliards d’euros dans le plan de relance.

Enfin, des propositions liées au repositionnement de l’économie constituent un soutien à la politique industrielle, comme l’illustre le soutien aux secteurs de l’hydrogène et de l’automobile. Cette caractéristique était déjà apparente dans les plans de sauvetage individuels des deux gouvernements. Elle est rendue explicite dans les plans de relance avec 1 milliard d’euros de la France pour le repositionnement des industries stratégiques.

Restructuration de la dette

À l’avenir, les deux plans pourraient devoir être renforcés, ne serait-ce que pour traiter la question de la restructuration de la dette des entreprises. Une telle restructuration sera inévitable, et les systèmes actuels de gestion des faillites en France et en Allemagne pourraient être submergés par un grand nombre de cas une fois que le gel temporaire des faillites sera levé en décembre et mars, respectivement. Des améliorations du cadre réglementaire des faillites sont nécessaires, afin de simplifier les procédures et de faciliter la réorganisation des entreprises. Les deux gouvernements pourraient avoir à annuler certains impôts différés sur les sociétés et utiliser cette annulation comme levier auprès des banques commerciales pour reconduire, et peut-être réduire, la dette.

La France pourrait aussi à l’avenir venir en soutien aux plus vulnérables et à ceux qui ont été fragilisés lors de la crise – qu’il faudra bien savoir identifier – et qui courent le risque d’être laissés pour compte. Mais il faudra aller bien au-delà : les derniers mois ont mis en lumière des carences, notamment dans les systèmes de santé, et des inégalités, particulièrement dans l’accès à l’éducation, qui questionnent profondément la manière dont nous avions pris l’habitude de vivre ou de travailler. Le sort réservé à nos aînés en Ehpad qui conduit à poser la question intergénérationnelle et de nos modes de vie familiaux. Le télétravail, pour ceux qui le peuvent, tend à devenir une modalité courante, a minima pour quelques jours dans la semaine, que les entreprises intègrent progressivement.

De ces sujets découle inévitablement celui de l’aménagement du territoire : qui avait la chance en confinement d’avoir de l’espace, un jardin a pu en apprécier les bénéfices. N’est-ce pas le moment penser et prendre en compte la désertification de certaines zones en France, et redonner vie à des villages, des centres-villes, pour le bénéfice de tous ?

Financer des choix de société

On le voit, ce sont des choix de société, des choix qui nous engagent. Ils doivent être posés et débattus. Car une telle transformation doit aussi se financer : le recours à la dette était le moyen de financement de la phase 1 et les 10-15 points de dette/PIB, qui y ont été consacrés ont plutôt fait consensus. Mais ensuite ?

Les dangers sont connus : dans un environnement de taux bas, la possibilité de lever de l’argent facilement peut occulter ce qui constitue pourtant la seule véritable question, l’usage et le caractère vertueux de la dette, efficace ou non.

De même, un recours à l’austérité à tout va et sans discernement pourrait être une conséquence des promesses de ne pas augmenter les impôts. De tels scénarios altéreraient un peu plus encore la confiance des citoyens dans l’État. Le débat doit être posé ici et maintenant, et les décisions prises en conscience, et non derrière des portes closes.


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