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Une relance moins mauvaise que d’habitude

Est-il utile ? En tout cas, à la différence de ses prédécesseurs, le plan de relance qui vient d’être annoncé évite beaucoup des erreurs françaises habituelles.

Rien ne donne plus de satisfaction au décideur public, en France, que de panser les plaies. Héritière d’un monarchisme où le roi guérissait les écrouelles mais aussi d’un jacobinisme révolutionnaire retrempé au marxisme qui a débouché sur le planisme et l’ « État brancardier »1, notre tradition politique s’accommode mal de l’absence d’action publique alors même que celle-ci serait souvent une posture aussi indiquée qu’économe des deniers de l’État. Le courage de l’inaction est peu accessible aux hommes politiques français, ce qui n’est pas un cas général (voir encadré). Au moment où la France, justement, met de nouveau 100 milliards d’euros sur la table pour cette « relance » qu’elle affectionne tant, il n’est pas inutile de s’interroger, d’une part, sur son utilité de principe et, d’autre part, sur l’adéquation de ce plan particulier à nos vrais besoins du moment.

Il est peu contestable que l’État a, en 2020, plus de raisons d’agir que jamais – ce n’est pas par hasard que même les pays traditionnellement les plus réticents à l’interventionnisme, du Royaume-Uni à la Suisse en passant par les États-Unis ou la Nouvelle-Zélande, ont débloqué des sommes inédites. Non seulement, en effet, le décrochage économique consécutif à la crise de la Covid-19 est partout spectaculaire (moins 7% à 12% du PIB prévus en général sur l’année) mais aussi et surtout, son fait générateur est intégralement imputable aux États : ce n’est pas la pandémie en soi qui a mis l’économie pratiquement à l’arrêt pendant plusieurs semaines (huit en France, soit 15% à 18% du temps de travail annuel selon qu’on retient comme base l’année entière ou le nombre de semaines ouvrées en moyenne), c’est la décision prise par les États d’immobilis er les agents économiques d’abord par le confinement général, puis par des restrictions spécifiques pesant sur certains secteurs, dont beaucoup ne sont pas encore levées. Quelque légitime qu’ait été cette décision sur le critère sanitaire 2, il n’est pas anormal que ceux qui l’ont prise s’efforcent de réparer, au moins pour partie, les considérables dommages économiques qu’elle a occasionnés.

Le quantum du plan de relance est-il approprié ? Actons en tout cas qu’il est considérable : même si, comme toujours, on y a intégré de manière artificielle un certain nombre de mesures préalablement décidées, les cent milliards d’euros annoncés début septembre représentent 4,5% du PIB, soit légèrement plus que le montant du plan de relance annoncé en juin par l’Allemagne. Ce plan vient, au surplus, en complément des sommes très substantielles (probablement 250 milliards d’euros) déjà engagées par l’État depuis mars au titre du soutien à l’activité, du chômage partiel et des plans sectoriels spécifiques égrenés au début de l’été. Et la Caisse des Dépôts va ajouter à ce total son substantiel écot : plus de 25 milliards d’euros.

Triste record

Il y aura certes toujours des arguments pour plaider en faveur d’un plan plus généreux, par exemple l’ampleur de la crise – déjà mentionnée –, mais aussi les spécificités de l’économie française où plusieurs secteurs particulièrement touchés (tourisme, hôtellerie-restauration, commerce, culture mais aussi aéronautique) pèsent d’un poids très élevé. Mais on peut également faire valoir, dans l’autre sens et pour inviter à la mesure, l’état désastreux de nos finances publiques : la France détenait fin 2019, après sept années de croissance, le triste record du déficit le plus élevé de la zone euro, en particulier d’ailleurs à raison des largesses dispensées à l’occasion de… la précédente « relance » mise en œuvre par Nicolas Sarkozy après la double déprime économique de 2008 (crise financière post-Lehman) puis 2010 (crise grecque et de l’euro). Le budget de notre pays ne s’en est en fait jamais remis. Voilà qui n’incite guère à ouvrir de nouveau le portefeuille sans compter !

Ajoutons que, à la fin septembre 2020, l’économie française avait renoué avec une production de 95% de son niveau pré-crise Covid. Dit autrement, en dehors des secteurs dévastés évoqués ci-dessus, dont la faiblesse persistante explique sans doute l’essentiel des 5% manquants, le retour à la normale est presque atteint, ce qui rend modérément aveuglante la nécessité d’une assistance supplémentaire générale. Enfin, n’oublions pas que, dans un pays aussi redistributeur que le nôtre, une partie importante du soutien nécessaire à l’économie après un choc de ce type s’opère de lui-même : les impôts baissent avec la base taxable et les allocations sociales explosent au fil des besoins – ce sont les fameux « stabilisateurs automatiques ». Les ménages sont d’ailleurs aujourd’hui assis sur un matelas d’épargne de près de 100 milliards d’euros (en partie constitué à la faveur de l’impossibilité de dépenser durant les mois de confinement) et, même s’il est voué à poursuivre sa hausse, le taux de chômage n’a pas explosé.

Heureuse surprise

Dans un tel contexte, le plan de relance devait être soigneusement calibré pour que l’argent public ne soit dispensé ni plus que nécessaire, ni à des destinataires qui peuvent se passer du concours de l’État – et Dieu sait que la France n’est généralement soucieuse ni de l’une, ni de l’autre de ces limitations de bon sens ! À cet égard, il faut admettre que le « plan Castex » surprend heureusement. Premièrement, il s’abstient très largement de soutenir la consommation en dehors de quelques dispositifs très ciblés sur les populations les plus déshéritées. C’est fondamental : d’une part, la demande intérieure est un des rares problèmes structurels que la France n’a pas et, d’autre part, d’un point de vue conjoncturel, les ménages n’ont aujourd’hui aucun problème pour consommer puisque, on l’a dit, leur épargne est plus élevée que jamais. Seules les incertitudes liées à la crise sanitaire (et les interdictions qui pèsent encore sur certaines branches) les dissuadent de dépenser. Les « aider » financièrement serait donc inutile – pire, dans une économie ouverte et hélas largement désindustrialisée, on travaille principalement pour les fabricants étrangers quand on pousse les ménages dans les magasins. Nos déséquilibres extérieurs n’ont pas besoin de cela

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Deuxièmement, le dispositif génère, au prétexte de poser un pansement conjoncturel, de réels changements structurels… ce qui est en réalité le meilleur usage possible d’un « plan de relance ». Quoique regrettablement limitée, la réduction des impôts de production (de 10 milliards d’euros par an) est ainsi une merveilleuse surprise, tant il est vrai que cette fiscalité dévastatrice est l’une des causes majeure de notre manque de compétitivité, en particulier dans l’industrie. On « reboucle » ici avec le problème du commerce extérieur : il est indispensable que la France produise plus et mieux (ce qui suppose que les entreprises puissent investir dans de bonnes conditions) si l’on veut que la demande intérieure ne se traduise pas en proportion excessive en importations. Les quelques milliards d’euros du plan de relance consacrés à l’innovation (même si l’espace, industrie de souveraineté, est curieusement oubliée) et à la décarbonation de l’industrie vont eux aussi dans ce sens. Que le gouvernement ait eu le courage de ce choix de l’ « offre » est presque admirable, et nullement choquant : comme l’ont successivement montré cet été l’OFCE puis l’Insee, les entreprises sont les agents économiques qui avaient le moins bénéficié du plan de mars, près de la moitié du coût de la crise restant à leur charge tandis que les ménages n’en avaient plus, post-mesures gouvernementales, que 10% à la leur. Surtout, si l’on veut des entreprises qui embauchent, il nous faut des entreprises prospères.

Deux regrets

Restent quelques regrets, principalement deux. Le premier est que le gouvernement n’ait pas profité de ce plan pour procéder à un allègement du terrible fardeau bureaucratique qui pèse sur nos entreprises. Il aurait certainement pu, à la faveur des circonstances, supprimer une partie des réglementations kafkaïennes, souvent contradictoires et parfois même contreproductives, qui enserrent notre appareil productif et entament son dynamisme. On ne le dira jamais assez : la simplification administrative est une réforme qui ne coûte rien et qui rapporte beaucoup.

Le second regret est l’excessive générosité du dispositif de chômage partiel, lequel ratisse encore très large alors qu’il devrait désormais se limiter à un tout petit nombre de secteurs « empêchés » par la crise sanitaire. Même dans ces secteurs, le filet de sécurité, quoique bien intentionné, risque d’ailleurs, avec le temps, d’avoir des effets pervers importants. Il est inutile de garder durablement « au parking » à grands frais des salariés désœuvrés qui devront hélas fatalement changer de job dès lors que leur employeur ne pourra pas éviter la faillite, en tout cas une sévère réduction d’effectifs. Différer cet ajustement n’a que des inconvénients, même pour les intéressés : la littérature économique montre amplement qu’il est plus facile de trouver un emploi quand on le cherche vite.

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