Une nouvelle ère politique pour l’Allemagne Mme Angela Merkel au Bundestag (Berlin), le 24 mars 2021.

Une nouvelle ère politique pour l’Allemagne

Après 16 ans de chancellerie d’Angela Merkel, il est devenu difficile pour les Allemands d’imaginer un gouvernement dirigé par quelqu’un d’autre. Mais deux défaites de l’Union chrétienne-démocrate de Merkel soulèvent la perspective d’une nouvelle ère dans la politique allemande, où des décisions à enjeux élevés devront enfin être prises.

Les 16 années de mandat d’Angela Merkel en tant que chancelière allemande touchent à leur fin. Quels que soient les sentiments que l’on peut avoir à son égard, elle a marqué de son empreinte une époque entière. Mais les époques politiques se terminent rarement dans le calme, et les longs adieux de « Mutti » ne font pas exception.

La politique électorale allemande a commencé à s’échauffer. Les deux premières élections régionales de cette année électorale exceptionnelle ont révélé la possibilité que les élections fédérales du 26 septembre produisent une nouvelle coalition gouvernementale sans l’Union chrétienne-démocrate de Merkel et son parti frère bavarois, l’Union chrétienne sociale.

Dans le Bade-Wurtemberg et la Rhénanie-Palatinat, les pertes importantes de la CDU ont coïncidé avec des gains tout aussi importants pour les Verts et une part stable des voix pour les Démocrates libres (FDP). On parle donc maintenant d’une possible coalition entre les sociaux-démocrates (rouge), le FDP (jaune) et les Verts. Tout à coup, un changement de gouvernement à Berlin semble être une possibilité réaliste.

En outre, les critiques à l’égard de la gestion de la pandémie par le gouvernement Merkel, notamment en ce qui concerne la corruption dans l’achat des masques, sont de plus en plus vives. Pour l’instant, la vacance du pouvoir au sommet de la CDU/CSU n’est pas comblée. Le leader peu convaincant de la CDU, Armin Laschet, est confronté au charismatique Markus Söder de la CSU.

Quel que soit le vainqueur, la CDU/CSU est confrontée à une bataille difficile, surtout après les défaites retentissantes dans deux États où la CDU a présidé pendant des décennies sur un fief quasi héréditaire. Ces pertes, ainsi que la montée constante des Verts, laissent présager un désastre potentiel pour la CDU/CSU. Chaque jour qui passe, les Allemands se rendent compte que la chancellerie de Merkel touche à sa fin. Son départ sera d’autant plus douloureux en raison de la vacance du pouvoir au sein du camp conservateur.

L’ère Merkel a largement coïncidé avec l’apogée de la mondialisation, à savoir l’ouverture de l’énorme marché d’exportation de la Chine. Sur le plan intérieur, cependant, elle s’est caractérisée par une résistance aux réformes, et l’on se souviendra davantage d’elle comme d’une époque de discours que de dynamisme politique. De nombreux groupes de travail, composés des habituels experts louables, ont été créés pour discuter de sujets tels que la numérisation. Mais rien n’en est vraiment sorti.

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Considérons la politique climatique et énergétique. Bien que l’Allemagne ait abandonné l’énergie nucléaire après la catastrophe de Fukushima au Japon en 2011, Merkel était revenue sur sa décision d’abandonner progressivement l’énergie nucléaire quelques semaines auparavant. Cette décision était certes courageuse, mais elle a dû effectuer une sorte de double revirement pour aider son parti lors des élections régionales dans le Bade-Wurtemberg. Toutefois, la manœuvre a échoué. Depuis 2011, le Bade-Wurtemberg, une région industrielle essentielle de l’Allemagne, est gouverné par un ministre-président vert (Winfried Kretschmann).

Plus courageuse encore a été la décision prise par Merkel en 2015 d’ouvrir les portes de l’Allemagne aux réfugiés fuyant les violences en Syrie et dans d’autres régions du Moyen-Orient. Mais ces réalisations ont été des exceptions qui ont confirmé la règle. L’ère Merkel a surtout été caractérisée par la quiétude, une caractéristique que les électeurs allemands, l’ayant réélue trois fois, ont manifestement appréciée. Puisque le soleil économique semble toujours briller sur elle, pourquoi prendre le risque d’une réforme ou d’une audace stratégique ?

Après une si longue période de complaisance, il n’est pas surprenant que le pays soit aujourd’hui confronté à d’énormes défis structurels. Aux côtés de la Commission européenne et d’autres États membres de l’UE, le gouvernement allemand devra travailler dur pour surmonter la perte de confiance qui a suivi le déploiement bâclé du vaccin Covid-19 en Europe. Les retombées de la pandémie devront figurer en bonne place dans l’ordre du jour, quelle que soit la composition du prochain gouvernement.

Si la pandémie a accéléré la numérisation, il faut maintenant profiter de cet élan pour aider l’Europe à rattraper les États-Unis et la Chine. Un succès dans ce domaine et, plus généralement, en matière d’innovation numérique, constituerait une contribution décisive à la souveraineté de l’Europe et aiderait les économies allemande et européenne à rester compétitives au XXIe siècle. Cela nécessitera d’énormes investissements dans la recherche et le développement, ainsi que la modernisation des systèmes éducatifs. Heureusement, le plan de relance de 750 milliards d’euros (884 milliards de dollars) de l’UE, intitulé Next Generation EU, offre une occasion historique de faire progresser tous ces objectifs.

Le plus grand défi, cependant, consiste à écologiser l’économie tout en protégeant les travailleurs et en préservant la cohésion sociale. Ici, la tâche est trop importante pour être gérée du point de vue national. Elle devra être accomplie collectivement, du point de vue européen, par l’intermédiaire d’une Union européenne devenue une puissance mondiale à part entière.

Heureusement, Donald Trump a quitté la Maison-Blanche (pour de bon, on l’espère), et les Européens reconnaissent qu’une alliance transatlantique performante sera cruciale pour protéger leurs intérêts en ce XXIe siècle. Mais pour renforcer cette relation, l’Europe devra partager davantage le fardeau sécuritaire et politique et faire sa part pour relever les défis introduits par la montée en puissance de la Chine.

Aucune de ces tâches ne sera facile pour l’Allemagne. Mais les élections dans le Bade-Wurtemberg et en Rhénanie-Palatinat ont montré que l’ère des grands discours sans action de Merkel est révolue. La réalité frappe durement à la porte de l’Allemagne et, dans le courant de l’année, de nouveaux dirigeants pourraient finalement l’ouvrir.

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