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Replaçons la géo-ingénierie au cœur du débat climatique

En observant le cycle complet qui va de l’émission de CO2 au réchauffement climatique, il apparaît que nous disposons de plusieurs leviers pour agir. Alors que les discussions se focalisent sur la réduction des émissions, la géo-ingénierie constitue pourtant un moyen déterminant pour lutter contre le changement climatique.

Il n'y a en fin de compte aucun moyen de stabiliser le climat sans s'attaquer aux émissions de dioxyde de carbone dans l'atmosphère. Mais réduire ces émissions n'est pas la seule réponse à la crise climatique, et ce n'est pas non plus celle que les scientifiques ont proposée il y a plus d'un demi-siècle dans le tout premier rapport gouvernemental sur le changement climatique.

Pour résoudre le problème du changement climatique, le conseil scientifique du président américain Lyndon B. Johnson a déclaré la solution ne pouvait pas consister à émettre moins de gaz à effet de serre. Cela semblait alors inimaginablement coûteux et difficile à réaliser. Au lieu de cela, le comité a suggéré d’atténuer les effets du CO2 dans l'atmosphère en éclaircissant les océans pour qu'ils renvoient davantage de chaleur dans l'espace.

Depuis lors, de nombreuses autres méthodes de « géo-ingénierie » ont été proposées tant par des scientifiques que par des auteurs de science-fiction. Certaines idées sont plus réalistes que d'autres, et aucune ne peut remplacer la priorité absolue qui à décorréler notre économie de l’émission de CO2. Néanmoins, les émissions ne représentent que le premier des nombreux maillons de la longue chaîne de causalité entre l'activité humaine et la crise climatique.

Les maillions du réchauffement climatique

L'activité économique produit des émissions de gaz à effet de serre qui font augmenter la température globale, créant ainsi de nouvelles conditions préjudiciables au bien-être humain. Alors que la réduction des émissions de CO2 et d'autres gaz à effet de serre concerne la première partie de la chaîne, l'adaptation à ce nouveau climat concerne la dernière partie. Mais considérer la fin de la chaîne ne doit pas nécessairement venir en dernier dans l'ordre de nos priorités. En fait, nous aurions dû introduire des mesures d'adaptation plus agressives il y a longtemps.

Ce retard est dû en grande partie à une crainte ancienne des écologistes, qui ne souhaitent pas que la simple mention de l'adaptation ne compromette l'objectif premier de la réduction des émissions. Selon cet argument, l'adaptation créerait un « risque moral » : l'idée que protéger les gens des conséquences de leurs actes les inciterait à adopter un comportement encore plus risqué (pensez aux ceintures de sécurité ou aux préservatifs).

La plupart des écologistes ont toutefois changé de discours. Au milieu des années 1990, Al Gore, alors vice-président des États-Unis, évitait de parler de l'adaptation de peur qu'elle ne nuise aux efforts de réduction des émissions de carbone. Pourtant, au début des années 2000, il a commencé à la considérer au même titre que l'atténuation de l’empreinte carbone. En 2013, l'adaptation était l'un des principes clés du projet de politique climatique publié par le Conseil pour la science et la technologie du président Barack Obama.

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Une alternative : éliminer le carbone

Mais l'atténuation et l'adaptation n'épuisent pas toutes les options. L'élimination du carbone brise spécifiquement le deuxième maillon de la chaîne, celui qui conduit à la concentration des gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Techniquement, même si les émissions demeuraient inchangées, une élimination du carbone suffisamment efficace pour réduire sa concentration dans l’atmosphère permettrait de prévenir le changement climatique.

Cela semble être une solution gagnante pour tout le monde. Mais il s'agit d'une proposition plutôt coûteuse, surtout si l'on ne se limite pas aux arbres et aux autres méthodes naturelles. Si ces dernières éliminent le carbone de l'atmosphère, elles le retiennent dans la biosphère et sont vulnérables à la déforestation comme aux catastrophes naturelles. D'autres méthodes plus sophistiquées pourraient renvoyer le carbone dans la géosphère, en le stockant de manière permanente dans le sous-sol (d'où il provient avant d'être brûlé sous forme d'énergie fossile).

Comme pour l'adaptation, la perspective de l'élimination du carbone comporte aussi un risque moral et soulève de nombreuses questions politiques difficiles. Compte tenu des nombreuses possibilités d'atténuation des émissions qui s'offrent à nous, pouvons-nous vraiment justifier les subventions accordées aux coûteuses technologies d'élimination du carbone ? En outre, pourquoi les grands pollueurs devraient-ils être épargnés ?

Économie et climat

Cette deuxième question est au cœur de nombreux débats politiques sur le climat et notre modèle économique lui-même est discuté. Le changement climatique est-il dû à une trop grande pollution ou s'agit-il d'un problème intrinsèquement lié à la croissance économique ? Ceux qui pensent qu'il s'agit d'un problème de croissance plaident en faveur d'un contrôle - ou d'une réorientation - à grande échelle de l'activité économique et des forces du marché. Certains appellent même à la « décroissance » et à d'autres transformations sociétales plus radicales. Avec cette grille de lecture, il est facile de comprendre pourquoi les partisans de la gauche se méfient de la suppression du carbone et pourquoi les partisans de la droite s'empressent de l'adopter.

Cette dynamique s’exprime encore plus clairement dans les discussions sur la géo-ingénierie solaire. En réfléchissant davantage le rayonnement solaire, Il serait possible de rompre le lien de cause à effet entre émission de CO2 et réchauffement climatique. Cette solution ne s'attaque pas à l'acidification des océans et à d'autres problèmes directement liés à l'augmentation des concentrations en gaz à effet de serre, mais elle pourrait avoir ses propres avantages. Le principal d'entre eux est que les effets pourraient être pratiquement immédiats, réduisant les températures en quelques années, plutôt qu'en plusieurs décennies.

Les discussions sérieuses sur la géo-ingénierie solaire ont depuis longtemps dépassé les idées évoquées par la Maison Blanche sous Johnson sur l'éclaircissement des océans. La méthode la plus discutée aujourd'hui envisage l'ensemencement de petites particules réfléchissantes dans la basse stratosphère pour imiter les effets de refroidissement qui interviennent lors des grandes éruptions volcaniques. (C'est précisément ce que fait le gouvernement indien dans le nouveau roman de l'auteur de science-fiction Kim Stanley Robinson, Le ministère du futur, à la suite d'une vague de chaleur qui tue des dizaines de millions de personnes).

L’indispensable recherche en géo-ingénierie

Certains décrivent cette ampleur de la géo-ingénierie comme une option « de la dernière chance » qui ne devrait être mise en place qu'en cas d’urgence planétaire. D'autres insistent sur le fait qu'elle ne devrait être considérée que comme un complément potentiel à de sérieuses réductions des émissions et à d'autres interventions, de l'adaptation à l'élimination du carbone.

Mais, là encore, ceux qui se contentent de plaider en faveur d'un renforcement de la recherche sur la géo-ingénierie solaire se heurtent généralement à des objections stridentes, comme si le simple fait d'étudier la question allait détourner l'attention de la réduction des émissions. Nous devons dépasser cet argument. Rappelez-vous que les mesures d'adaptation étaient autrefois considérées de la même manière.

Que l'on croie ou non que la géo-ingénierie solaire est intrinsèquement dangereuse, potentiellement utile, ou les deux, on devrait soutenir une recherche plus attentive, ouverte et transparente sur le sujet. Nous ne sommes pas dans une position où nous pouvons rejeter de manière péremptoire les solutions potentielles à la crise climatique. La recherche en géo-ingénierie pourrait au moins contribuer à éduquer ceux qui sont encore réticents à réduire leurs émissions.

Après tout, en ne parvenant pas à briser les autres maillons de la chaîne climatique, nous augmentons la probabilité que l'élimination du carbone ou la géo-ingénierie solaire devienne un élément clé de la politique climatique du XXIe siècle - que cela plaise ou non.

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