Reconstruire ensemble -shutterstock_1179245998 Bars et cafés dans le célèbre quartier rouge très touristique d'Amsterdam (Pays-Bas), le 7 juillet 2018.

Reconstruire ensemble

Le monde est confronté à trois grandes ruptures : la pandémie due à la Covid-19, la révolution numérique et le changement climatique. Malheureusement, il les confronte à l’État-nation, qui n’est plus adapté à son objectif.

L’être humain est une créature d’habitudes. Nous avons tendance à imaginer un avenir très semblable au passé et nous nous raccrochons donc à des approches, perspectives et outils familiers, alors même que le monde change. Cependant, en cette période de profonde transformation sociale, politique et économique, nous devons veiller à ne pas laisser nos habitudes nous égarer.

D’un point de vue historique, les périodes de transformation radicale – comme celle qui a suivi l’effondrement de l’Union soviétique et la dissolution du Pacte de Varsovie au début des années 1990 – n’ont pas rendu les sociétés collectivement plus clairvoyantes, ni même plus circonspectes. Au contraire, elles ont généralement engendré la présomption que la vie quotidienne resterait, pour l’essentiel, telle qu’elle avait toujours été – ou du moins, qu’il y aurait un retour à la « normale ».

Cette tendance s’est manifestée avec la crise de la Covid-19, souvent perçue comme une perturbation, certes dramatique, mais temporaire. En réalité, la pandémie est un moment charnière – et il n’est pas le seul auquel nous sommes aujourd’hui confrontés : la révolution numérique et l’impérieuse nécessité d’une décarbonation rapide ont des répercussions tout aussi importantes.

Face à ces trois grandes ruptures historiques, pouvons-nous vraiment nous attendre à un retour à l’ancienne « normalité » ? Ou devons-nous plutôt escompter une conjoncture légèrement différente ? Et si l’avenir ne ressemblait en rien au passé ? Sommes-nous équipés pour relever les défis qu’elles présentent ?

Tout permet d’en douter. Déjà, les institutions politiques traditionnelles – et en premier lieu, l’État-nation – sont en train de vaciller. Elles ont éprouvé les plus grandes difficultés à remédier aux périls du numérique, par exemple en cherchant à mettre au pas les géants du web. Et elles se sont révélées mal outillées pour gérer à la fois l’envergure mondiale de la pandémie et sa dimension psychologique, en particulier le caractère abstrait qu’elle revêt pour un grand nombre de personnes.

La Covid-19 est invisible à l’œil nu. À moins d’être soi-même malade, de prendre soin de malades ou d’être endeuillé par la perte d’un être cher, il peut être difficile de saisir pleinement l’ampleur de la menace – et d’accepter les modifications des modes de vie imposées par la réponse à la pandémie.

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Bien évidemment, qu’il s’agisse de la peste noire apparue en 1347 ou de la grippe espagnole de 1918-1920, le monde a été marqué par plusieurs pandémies. Mais jamais auparavant l’État n’a autant tiré sa légitimité de l’attente qu’il protège le bien-être des populations, par des moyens technologiques et scientifiques, quels que soient les aléas que leur impose la nature.

Les bouleversements provoqués par la crise de la Covid-19, avec une augmentation constante des cas d’infections et des décès, remettent ainsi directement en question la légitimité de l’État. Il s’agit d’une crise de confiance, qui ébranle les fondements mêmes de nos sociétés.

La seule façon de rétablir la confiance et de stabiliser les sociétés est d’apporter une réponse efficiente à la crise. Et compte tenu de la nature mondiale des défis à relever, cela ne sera pas possible sans une coopération de grande ampleur, facilitée par des institutions efficaces.

Pourtant, jusqu’à présent, le monde a persisté dans ses vieilles habitudes, se prêtant au jeu de rivalités nationales bornées au lieu de mettre au point des solutions originales, tournées vers l’avenir. Ce constat s’applique particulièrement à la course aux vaccins.

Compter sur l’État-nation pour juguler la pandémie revient à tenter d’abattre un avion de chasse avec un mousquet. Et si on compare la crise du coronavirus à un avion de chasse, alors le changement climatique est un missile nucléaire. En échouant à construire des systèmes capables de faire face à des menaces d’une telle ampleur – y compris les inévitables pandémies futures – l’humanité met en péril son existence même.

Assurément, l’appel du président américain Biden à « reconstruire en mieux » après la pandémie implique une certaine prise de conscience quant à la nécessité d’un changement systémique. Toutefois, la transformation nécessaire va bien au-delà de la construction de nouvelles infrastructures et de la mobilisation des investissements privés dans un pays donné. Nous devons réorienter – à vrai dire, réinventer – la politique internationale, afin que les pays puissent coopérer bien plus efficacement à la création d’un monde meilleur.

L’Accord de Paris sur le climat de 2015 était un pas important dans cette direction. Les États-nations font partie intégrante de ce processus : ils ont négocié l’accord et sont responsables de la détermination de leurs propres contributions à la réalisation des objectifs de l’accord. Mais ils doivent également fonctionner au sein d’un cadre unique commun pour réaliser des objectifs qui n’ont rien à voir avec le renforcement de leur puissance géopolitique ou économique relative.

Sous l’administration de l’ancien président américain Donald Trump, les États-Unis s’étaient retirés de l’Accord de Paris sur le climat, dans l’optique rétrograde de réaffirmer leur domination. Fort heureusement, le nouveau président Joe Biden a annoncé en janvier dernier le retour des États-Unis dans l’accord sur le climat. Étant donné que les États-Unis restent le pays le plus influent et le plus avancé au plan technologique, la décision de Biden est vitale pour la mise en œuvre réussie de l’accord – et par conséquent pour l’avenir de l’humanité.

Mais malgré l’Accord de Paris sur le climat, la communauté internationale n’a pas encore mesuré l’ampleur de la transformation politique requise par les grands bouleversements actuels. Il est par exemple loin d’être certain que les États-Unis soient prêts à modérer leur concurrence stratégique avec la Chine. Au XXIe siècle, l’objectif ne peut plus être l’hégémonie. Au contraire, les pays doivent aspirer à montrer l’exemple dans la quête d’un monde dans lequel la vie vaut la peine d’être vécue pour tous.

La préservation – et non plus la domination – doit être le nouveau mot d’ordre des dirigeants mondiaux.

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