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Réapprendre à partager

L’expérience d’une première décennie de « l’économie du partage » pourrait conduire à rejeter les applications digitales dans la perspective d’une reprise verte. Mais les problèmes de première génération ne doivent pas faire oublier les possibilités socio-économiques et environnementales de l’économie du partage. Il est possible de reconstruire ce secteur de manière démocratique et écologique.

Les partisans de l’économie du partage avaient imaginé que de nouvelles façons, plus efficaces, d’organiser les services aux consommateurs réduiraient les émissions de carbone. Faux : l’ubérisation est devenue une source de gaz à effet de serre presque à part entière. Les services de mobilité partagée ont entraîné dans leur sillage une augmentation du nombre de voitures immatriculées, du nombre total de kilomètres parcourus et de la congestion routière. Airbnb prétend réduire les émissions en dissuadant la construction de nouveaux hôtels, mais ses logements à bas prix incitent les gens à voyager davantage (le soi-disant paradoxe de Jevons), ce qui annule largement les prétendus avantages environnementaux.

En outre, la pandémie de Covid-19 a mis en évidence dans de nombreux pays les profondes failles socio-économiques de l’économie des petits boulots. Les travailleurs indépendants qui conduisent, font les courses, livrent, nettoient, ou fournissent des soins à la personne ont du mal à obtenir des équipements de protection individuelle, des indemnités de maladie et des soins médicaux. L’effondrement de la demande pour ces services a aggravé les problèmes persistants du secteur, tels que le faible niveau de salaire, la surveillance oppressive basée sur des algorithmes et les licenciements arbitraires.

Parmi les progressistes, il se dessine un consensus : la relance verte passe par le retour à des emplois stables, à temps plein, avec des horaires réguliers et une représentation syndicale. C’est l’avenir du travail envisagé dans le Green New Deal proposé aux États-Unis. Mais il est encore possible de refonder l’économie du partage. Lorsque les premières applications d’économie de la demande ont émergé en 2008-2009, elles contenaient la promesse pour les salariés d’être leurs propres patrons, de contrôler leurs horaires et de gagner des sommes raisonnables pour le travail effectué. L’essentiel est de promouvoir des entreprises détenues par les salariés, avec des algorithmes responsables, des salaires minimums et un approvisionnement local.

Plateformes coopératives

Les avantages promis aux travailleurs pourraient encore être obtenus si la propriété et le contrôle étaient confiés aux salariés, plutôt qu’aux fondateurs et aux investisseurs. Dans les premières années, les revenus des plateformes de partage étaient particulièrement élevés par rapport à ceux d’autres types de travail. Mais, au fil du temps, certaines plateformes ont fait baisser les revenus, car les travailleurs se plaignaient d’être trop nombreux pour peu d’emplois.

Avec une « plateforme coopérative », des salaires minimums pourraient être garantis à titre de politique d’entreprise. Et si une coopérative ne peut pas réguler la demande, elle peut au moins éviter la surexploitation des travailleurs qui constitue souvent le fléau des plateformes détenues par des entreprises. En alignant le recrutement sur la demande, elle pourrait offrir une sécurité, des avantages et des revenus plus stables.

La technologie numérique peut assumer de nombreuses fonctions de gestion, notamment l’embauche, la mise en relation des clients et des travailleurs, la planification, la facturation et l’évaluation des performances professionnelles. En éliminant une grande partie de ce que la direction fait normalement, les outils numériques permettent aux travailleurs de fonctionner beaucoup plus efficacement avec un minimum d’intervention de la direction. Pour peu qu’on contrôle démocratiquement les algorithmes d’une plateforme, les travailleurs pourront retirer plus de valeur et éviter de se sentir surveillés.

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Premiers de corvée

Pour favoriser l’apparition de telles « coopératives collaboratives », des initiatives visant à normaliser les logiciels sous-jacents, ainsi qu’à financer et soutenir de telles initiatives suivent leur cours dans le monde entier. Des plateformes coopératives émergent dans de nombreux secteurs, notamment le transport, les soins infirmiers, la transcription, le nettoyage, l’hébergement et le développement de logiciels. Pour les travailleurs moins bien payés comme les nettoyeurs et les chauffeurs, les coopératives s’avèrent être une bouée de sauvetage, offrant un salaire plancher décent, une distribution équitable du travail, des avantages sociaux et un environnement de travail sûr.

De plus, avec un bon dosage réglementaire et politique, les plateformes coopératives sont beaucoup plus susceptibles d’engendrer des résultats écologiques que les plateformes actuelles des multinationales. La majeure partie de la production dans l’économie de partage implique des services locaux en personne, tels que le travail domestique et de soins, qui ont une faible empreinte carbone, en particulier dans les zones dotées de bons systèmes de transport en commun. Les services de livraison peuvent également opérer avec de faibles émissions s’ils s’appuient sur des vélos ou des scooters.

Les villes en particulier peuvent fournir des incitations pour soutenir de telles approches. Mais comme la transparence des données est cruciale, les gouvernements doivent pouvoir vérifier si les entreprises respectent les objectifs d’émissions fixés. Cela vaut aussi bien pour les plateformes appartenant aux travailleurs que pour celles appartenant aux investisseurs, bien entendu. Mais les coopératives sont plus ouvertes à l’information, surtout par rapport aux grandes plateformes, qui s’opposent farouchement au partage des données.

Défier les mastodontes

Les plateformes mondiales actuelles subissent une forte pression de la part des investisseurs pour maximiser la croissance, car leurs modèles d’entreprise reposent sur des niveaux d’activité en constante expansion (et très peu durables). En revanche, les coopératives peuvent prospérer à une taille limitée, tant qu’elles conservent une certaine productivité.

Par exemple, dans le covoiturage commercial, ce secteur sera difficile à concilier avec les objectifs d’émissions, quel que soit le propriétaire des plateformes, car il repose uniquement sur les véhicules privés. Mais un véritable système de covoiturage, dans lequel les personnes qui effectuent déjà des trajets prennent des passagers supplémentaires, pourrait aider. C’était le modèle original de covoiturage, et il est toujours proposé par certaines plateformes, comme BlaBlaCar, qui est spécialisée dans le covoiturage longue distance. Le secteur du covoiturage peut être structuré de manière à réduire le nombre total de véhicules en circulation, plutôt que de l’augmenter, comme l’ont fait Uber et Lyft.

Un principe similaire s’applique aux plateformes d’hébergement comme Airbnb. En effet, sous réserve que leurs prix bon marché n’incitent pas les touristes à voyager plus, le partage du domicile peut devenir moins consommateur de ressources que les séjours à l’hôtel.

Un modèle dont le seul but n’est pas une expansion sans fin est clairement mieux adapté à un monde en réchauffement et aux ressources limitées. Les études sur la gouvernance des écosystèmes, ont montré que des valeurs telles que l’équité, la démocratie et le contrôle local sont les pierres angulaires de la durabilité à long terme. Ce sont là les caractéristiques du modèle coopératif.

Il est temps de mettre la technologie numérique au service de la démocratie et du climat, plutôt que de faire des profits sans fin pour une poignée de myopes. Les coopératives sont plus susceptibles d’être des acteurs écologiquement responsables, car elles sont détenues et dirigées par des membres de la communauté qu’elles servent, plutôt que par des élites commerciales éloignées.

En Amérique, les soutiens du Green New Deal réclament un revenu de base universel, une garantie d’emploi, un salaire minimum et des engagements en matière d’énergie propre. Ils devraient également envisager des alternatives à la concentration de la propriété.


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