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Qui est l'Amérique ?

L’un des tics verbaux de l’ancien président Barack Obama a été de déclarer que les instincts les plus bas qui se cachent dans les coins les plus sombres de la vie américaine ne représentaient pas « qui nous sommes ». Mais quatre ans de présidence de Donald Trump, qui se terminent par une vague d'exécutions fédérales sans précédent, suggèrent que des millions d'Américains ne sont pas d'accord.

Pourquoi un président américain voudrait-il, dans les dernières semaines de son administration, reprendre l’exécution des condamnés à mort fédéraux à un rythme furieux, tandis qu’il pardonne quatre mercenaires américains qui ont tué de sang-froid quatorze civils irakiens ? Le gouvernement fédéral a déjà tué dix hommes cette année – plus d’exécutions que dans tous les États américains réunis. Trois exécutions sont encore prévues avant que Donald Trump ne quitte ses fonctions le mois prochain – l’une d’elles pour un meurtre commis quand le condamné n’avait pas encore dix-huit ans, alors qu’une autre verra conduite à la mort la première femme depuis soixante-dix ans.

La frénésie meurtrière de l’administration Trump va à l’encontre de toutes les normes et tendances récentes, qui ont presque fait cesser les exécutions. Et toute cette ardeur est déployée dans le couloir de la mort par une administration sortante en fin de mandat qui ne fait presque rien d’autre, hormis contester rageusement les résultats des élections. C’est le président élu Joe Biden qui tente de délivrer une parole sensée sur la crise du Covid-19 en Amérique, ce n’est pas Donald Trump.

La soif de sang de Trump est-elle due à un accès de fureur parce qu’il a perdu les élections ? N’est-elle imputable qu’à la malveillance intrinsèque du personnage ? Ou témoigne-t-elle brutalement et symboliquement en faveur du « maintien de l’ordre », pour donner de Biden, s’il tient son engagement d’abolir la peine de mort, l’image d’un mou ?

En réfléchissant à une explication possible, je me suis souvenu d’une anecdote contée par le défunt sinologue et essayiste belge Simon Leys. Lorsque parut le livre du journaliste britannique Christopher Hitchens sur Mère Teresa, qui accablait de critiques l’action menée par la religieuse à Calcutta, et que son auteur avait intitulé, dans sa veine provocatrice, La Position du missionnaire, Leys, fervent catholique, ne put s’empêcher de penser que Hitchens, impressionné par la supériorité spirituelle de Mère Teresa, voulait la rabaisser à son propre niveau.

Que Leys ait eu raison ou tort concernant Hitchens, l’anecdote s’avisa de se répéter. Un jour, Leys travaillait dans un café bruyant, quelque part en Australie. La radio diffusait une musique pop de piètre qualité. Alors, comme par miracle, le programme changea et Leys, ravi, entendit résonner un quintette de Mozart. Après un moment de silence dans la salle, un homme se leva brusquement et, comme mû par une colère soudaine, régla la radio sur une autre babiole musicale. Dans le café, le soulagement était palpable.

Leys repensait à ce geste de courroux. L’homme détestait-il la musique classique ? Était-il allergique à Mozart ? Ou peut-être son manque de culture lui interdisait-il d’apprécier la beauté de cette musique ? Leys conclut qu’il ne s’agissait de rien de tout cela. Au contraire. C’était précisément parce que l’homme avait senti la qualité de la musique qu’il avait dû la faire taire. Devant Mozart, il se sentait petit, insignifiant, rustre. Il lui fallait rabaisser la musique à son propre niveau.

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Le même genre d’agressivité a marqué les quatre années de la présidence Trump. Barack Obama eut ses défauts en tant que président, mais émanait la dignité et le raffinement. Peu de présidents dans l’histoire ont montré de semblables dons de prosateur. Obama est non seulement un écrivain remarquable, mais un lecteur averti. Son comportement dans l’exercice de ses fonctions fut toujours irréprochable et il forme, avec sa femme Michelle, un couple qui est un modèle achevé d’élégance et de décence.

Et c’est précisément ce que certains de ses adversaires ne purent jamais supporter. Les racistes détestent l’idée même d’être gouvernés par un homme noir. Mais que ce fût un homme noir aussi cultivé, aussi éclairé rendait plus insupportable encore son élévation à la plus haute charge.

Au cours des quatre années passées, de nombreux commentateurs ont noté que Trump était mû par un désir obsessionnel de jeter à bas tout ce qu’avait bâti son prédécesseur. On en a donné diverses explications : les complexes de Trump, sa complaisance envers sa base, ou ses propres préjugés raciaux. Je pense que l’anecdote du café australien contée par Leys offre l’explication la plus convaincante. Trump devait effacer l’image de haute culture incarnée par Obama. Il lui fallait le rabaisser à son propre niveau.

L’une des antiennes d’Obama était d’affirmer que les bas instincts tapis dans les tréfonds de la vie américaine étaient justement ce que « nous ne sommes pas » en tant qu’Américains. Torturer des prisonniers dans des sites clandestins et dans le monde entier, c’était ce que « nous ne sommes pas ». Les meurtres racistes dans des églises noires étaient ce que « nous ne sommes pas ». Toujours.

Obama était par excellence un dirigeant qui représentait un idéal. Il l’a exprimé, pour les États-Unis, dans ses livres et dans ses discours. À cet égard, il a suivi l’exemple de Martin Luther King. Les deux hommes étaient pleinement conscients de la face grossière, violente, raciste de l’Amérique. Tous deux ont tenté d’en appeler au meilleur de la nature humaine. Ils ont espéré que leur pays, un jour, se hisserait à la hauteur de la vision qu’ils en avaient.

C’est exactement ce qui a provoqué l’agressivité de Trump et de ses fidèles. Être un rustre, avoir des préjugés, vanter la violence, telles ont été les clés du succès de Trump. Plus grossier son langage, plus obscène son comportement, plus bruyantes les acclamations de ses partisans. Il était leur revanche sur Obama et contre tout ce pour quoi Obama s’était battu.

La popularité de Biden est fondée sur tout le contraire. Il est l’anti-Trump, qui promet de rétablir la décence et la dignité dans la politique américaine. Comme Obama, il exprime sa foi en la raison et en une collaboration bipartisane au nom du patriotisme, et il s’est engagé à ce que son administration mette un terme à une ère de vandalisme social et politique.

Nous ne savons pas s’il réussira. Il est beaucoup plus facile de détruire que de reconstruire, comme l’a maintes fois montré la présidence Trump. Et si fort que soit le désir qui habite Biden de poursuivre l’idéal d’Obama vers une société plus civilisée, pour des millions d’Américains celle-ci n’est pas du tout « qui nous sommes ».

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