Quel pourrait être le casus belli entre les États-Unis et la Chine ? Oratoire funéraire de Pericles à la fin de la première année de la guerre du Péloponnèse (figuré sur l'ancien billet de 50 drachmes Grec, 1955). 

Quel pourrait être le casus belli entre les États-Unis et la Chine ?

Thucydide a attribué la guerre qui a déchiré le monde grec ancien à deux causes : la montée du pouvoir athénien et la peur que cela a créé sur le pouvoir établi de Sparte. Pour écarter une nouvelle guerre froide – ou chaude –, les États-Unis et la Chine doivent écarter les peurs exagérées et les idées fausses sur l’évolution des relations de pouvoir.

Lorsque le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, a plaidé pour un retour à la normale des relations avec les États-Unis, la Maison-Blanche a fait savoir qu’elle considérait que l’intense compétition régissant les rapports des États-Unis avec la Chine requérait une position de force. Il apparaît clairement que l’administration du président Biden ne procédera pas à un renversement pur et simple de la politique menée par Trump.

Certains analystes, citant Thucydide, qui attribue la guerre du Péloponnèse aux craintes de Sparte face à l’essor d’Athènes, pensent que la relation entre les États-Unis et la Chine entre dans une période de conflit opposant l’actuel hégémon à un prétendant de plus en plus puissant.

Je ne suis pas aussi pessimiste. De mon point de vue, l’interdépendance économique et écologique réduit la probabilité d’une réelle guerre froide, et plus encore d’une guerre tout court, car les deux pays ont de nombreuses raisons de coopérer dans un certain nombre de domaines. Concomitamment, les erreurs de jugement sont toujours possibles, et certains craignent que nous nous acheminions en « somnambules » vers la catastrophe, comme ce fut le cas avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale.

Les exemples d’une perception faussée de l’évolution des équilibres entre puissances abondent dans l’histoire. Ainsi le président Richard Nixon voulait-il en 1972, lorsqu’il se rendit en Chine, contrebalancer ce qu’il considérait comme une menace croissante des Soviétiques envers une Amérique en déclin. Mais ce que Nixon interprétait comme un déclin était en réalité le retour à la normale d’une Amérique dont la part dans la production mondiale s’était accrue artificiellement après la Seconde Guerre mondiale.

Nixon proclama la multipolarité, mais deux décennies plus tard advinrent la fin de l’Union soviétique et le moment unipolaire de l’Amérique. Aujourd’hui, certains analystes chinois sous-estiment la résilience de l’Amérique et prédisent la prédominance de Pékin, mais là aussi, ils pourraient commettre une dangereuse erreur de jugement.

Il apparaît tout aussi dangereux pour les Américains de surestimer ou de sous-estimer la puissance chinoise, et certains groupes aux États-Unis sont enclins à tomber dans l’une ou l’autre de ces méprises. Évaluée en dollars, la taille de l’économie chinoise est environ des deux tiers de l’économie des États-Unis, mais nombre d’économistes s’attendent à voir la Chine dépasser les États-Unis à un moment ou à un autre dans les années 2030, selon les hypothèses retenues pour les taux de croissance chinois et américain.

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Les dirigeants américains appréhenderont-ils cette évolution de manière à permettre une relation constructive ou bien succomberont-ils à la peur ? Les dirigeants chinois prendront-ils plus de risques, ou bien Chinois et Américains apprendront-ils à coopérer pour produire, dans une nouvelle répartition de la puissance, des biens publics mondiaux ?

Rappelons que Thucydide attribuait la guerre qui déchira le monde grec de l’Antiquité à deux causes : l’essor d’une puissance nouvelle et la crainte que celle-ci créa au sein de la puissance établie. La seconde cause a autant d’importance que la première. Les États-Unis et la Chine doivent éviter d’entretenir des craintes exagérées qui pourraient déclencher une nouvelle guerre, froide ou « chaude ».

Même si la Chine dépasse les États-Unis en devenant la première économie mondiale, la puissance géopolitique ne se mesure pas à la seule aune du revenu national. En matière de soft power, la Chine se classe bien loin derrière les États-Unis, et les dépenses militaires de Washington sont presque quatre fois supérieures à celles de Pékin. Si les capacités militaires chinoises ont augmenté au cours des dernières années, les analystes qui observent un tant soit peu soigneusement l’équilibre des puissances militaires concluent que la Chine ne sera pas capable, disons, d’exclure les États-Unis du Pacifique occidental.

D’un autre côté, les États-Unis étaient autrefois la première économie commerciale et le plus important bailleur de fonds bilatéral. Aujourd’hui, près de 100 pays comptent la Chine comme leur principal partenaire commercial, alors qu’ils ne sont que 57 à entretenir ce niveau d’échanges avec les États-Unis. La Chine prévoit de prêter plus de 1 000 milliards de dollars pour des projets d’infrastructures inscrits dans ses nouvelles routes de la soie (initiative « Une ceinture, une route ») au cours des dix prochaines années, tandis que les États-Unis ont réduit leurs aides. La Chine gagnera en puissance économique en raison de la taille même de son marché tout comme de ses investissements à l’étranger et de l’aide qu’elle apporte au développement. La puissance globale de la Chine comparée à celle des États-Unis ira probablement en augmentant.

Les équilibres entre puissances sont néanmoins difficiles à évaluer. Voici dix ans, les États-Unis étaient dépendants des sources d’énergie importées, mais la révolution des gaz et pétroles de schiste a transformé l’Amérique du Nord, auparavant importatrice de sources d’énergie, en exportatrice. Dans le même temps, la Chine devenait plus dépendante de ses importations de sources d’énergie en provenance du Moyen-Orient, qu’elle doit transporter par voie maritime, ce qui souligne le problème de ses relations avec l’Inde.

Les États-Unis disposent aussi d’avantages démographiques. Ils sont le seul grand pays développé censé conserver son rang démographique mondial (le troisième). Si la croissance de la population américaine s’est ralentie au cours des dernières années, elle ne deviendra pas négative, comme c’est le cas en Russie, en Europe et au Japon. La Chine, pendant ce temps, craint à juste titre de « devenir vieille avant de devenir riche ». L’Inde l’aura bientôt dépassée comme pays le plus peuplé, et sa main-d’œuvre a atteint son niveau maximum en 2015.

L’Amérique demeure aussi à l’avant-garde des technologies clés (biotechnologies, nanotechnologies et technologies de l’information), essentielles à la croissance économique au XXIe siècle. La Chine investit massivement dans la recherche et le développement, et elle est un concurrent sérieux dans certains domaines. Mais sur les vingt premières universités de recherche, quinze sont situées aux États-Unis et la Chine n’en dispose d’aucune à ce niveau du classement.

Ceux qui proclament l’avènement de la Pax Sinica et le déclin américain omettent de prendre en compte l’éventail complet des ressources de la puissance. L’hubris américaine constitue toujours un danger, tout comme une crainte exagérée, qui pourrait avoir pour conséquence une réaction elle aussi exagérée. La montée du nationalisme chinois, qui, combiné à la croyance en un déclin américain, conduit la Chine à prendre plus de risques, est tout aussi dangereuse. Les deux parties doivent se garder des erreurs de jugement. Après tout, d’une manière générale, le plus grand risque auquel nous sommes confrontés est notre propre inclination à nous tromper.

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