shutterstock_1950719740 Reception hall Covid-19 vaccination centre for the elderly over 80 years of age.Turin, Italy - April 2021

Pourquoi la vaccination doit devenir obligatoire

Alors qu’un tiers des Américains refuse d’être vacciné contre la Covid-19 et que le pass sanitaire continue à susciter la polémique en France, Peter Singer plaide pour la vaccination obligatoire. Elle seule permet, pour le grand philosophe utilitariste, de défendre la liberté collective.

J'écris depuis le Victoria, l'État australien qui est devenu, en 1970, la première juridiction au monde à rendre obligatoire le port de la ceinture de sécurité en voiture. Cette législation a provoqué de vives controverses en tant que violation des libertés individuelles, mais les Victoriens l'ont acceptée parce qu'elle sauvait des vies. Aujourd'hui, la plupart des pays du monde ont une législation similaire. Je ne me souviens pas de la dernière fois où j'ai entendu quelqu'un réclamer la liberté de conduire sans porter la ceinture de sécurité.

Au lieu de cela, nous entendons maintenant des demandes en faveur de la liberté de ne pas se vacciner contre la Covid-19. Brady Ellison, membre de l'équipe olympique de tir à l'arc des États-Unis, affirme que sa décision de ne pas se faire vacciner était un choix personnel et insiste sur le fait que toute personne qui dit le contraire prive les gens de leur liberté.

Ce qui est étrange ici, c’est que les lois exigeant le port de la ceinture de sécurité sont vraiment une atteinte directe à la liberté. Au contraire, rendre obligatoire la vaccination de tous ceux qui pourraient infecter d’autres personnes protège la liberté de celles-ci de mener leurs activités en toute sécurité.

Liberté individuelle et confiance collective

Ne vous méprenez pas. Je soutiens fermement les lois obligeant les conducteurs et les passagers des voitures à porter la ceinture de sécurité. Aux États-Unis, on estime que ces lois ont permis de sauver environ 370 000 vies et d'éviter bien plus de blessures graves. Néanmoins, ces lois sont paternalistes. Elles nous obligent à faire quelque chose pour notre propre bien. Elles violent le célèbre principe de John Stuart Mill : « La seule raison pour laquelle un pouvoir peut être légitimement exercé sur un membre d’une communauté civilisée, contre sa volonté, est d’éviter de nuire à autrui ». Le fait que la coercition soit exercée pour le bien de l’individu n’est pas une justification suffisante.

Il y a beaucoup à dire sur ce principe, notamment lorsqu’il est utilisé comme argument à l’encontre des lois qui restreignent les libertés individuelles, telles que les relations homosexuelles entre adultes consentants ou l'euthanasie volontaire. Mill avait cependant confiance en la capacité des membres des communautés civilisées à faire des choix rationnels concernant leur propre intérêt. Nous ne pouvons légitimement faire preuve d’une telle confiance aujourd'hui.

Estimer les contraintes et les risques

Avant que les ceintures de sécurité ne soient rendues obligatoires, les gouvernements ont mené des campagnes pour sensibiliser les gens aux risques de ne pas les porter. Ces campagnes ont eu un certain effet, mais le nombre de personnes qui utilisaient leur ceinture de sécurité était loin d'atteindre les 90 % ou plus que l'on constate aujourd'hui aux États-Unis.

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L’être humain n’est guère doué pour appréhender de très faibles risques de catastrophe. Chaque fois que nous montons dans une voiture, la probabilité que nous soyons impliqués dans un accident suffisamment grave pour causer des blessures, si nous ne portons pas de ceinture de sécurité, est très faible. Néanmoins, étant donné le coût négligeable du port de la ceinture, un calcul raisonnable de ses propres intérêts montre qu'il est irrationnel de ne pas la porter. Les survivants d'accidents de voiture qui ont été blessés parce qu'ils ne portaient pas leur ceinture reconnaissent et regrettent leur irrationalité, mais seulement lorsqu'il est trop tard, comme c'est toujours le cas pour ceux qui ont été tués alors qu'ils étaient assis sur leur ceinture.

Avant qu’il ne soit trop tard…

Nous assistons aujourd'hui à une situation très similaire avec la vaccination. Brytney Cobia a récemment publié sur Facebook le récit suivant de ses expériences en tant que médecin à Birmingham, en Alabama :

« J'admets à l'hôpital des jeunes gens en bonne santé atteints de très graves infections au Covid. L'une des dernières choses qu'ils font avant d'être intubés est de me supplier de leur administrer le vaccin. Je leur tiens la main et leur dis que je suis désolée, mais que c'est trop tard. Quelques jours plus tard, lorsque j'annonce le décès, j'embrasse les membres de leur famille et je leur dis que la meilleure façon d'honorer leur proche est d'aller se faire vacciner et d'encourager toutes les personnes qu'ils connaissent à faire de même. Ils pleurent. Et ils me disent qu'ils ne savaient pas. Ils pensaient que c'était un canular. Ils pensaient que c'était politique. Ils pensaient que parce qu'ils avaient un certain groupe sanguin ou une certaine couleur de peau, ils ne seraient pas aussi malades. Ils pensaient que c'était juste la grippe. Mais ils avaient tort. Et ils aimeraient pouvoir revenir en arrière. Mais ils ne le peuvent pas. »

La même raison justifie de rendre obligatoire la vaccination contre la Covid-19, sinon trop de gens prendront des décisions qu'ils regretteront par la suite. Il faudrait être monstrueuse insensible pour se dire que, s’ils ne vaccinent pas, c’est de leur faute et qu’il faut les laisser mourir.

Permettre la vaccination obligatoire

Quoi qu'il en soit, à l'ère de la Covid, rendre la vaccination obligatoire n'enfreint pas le principe de Mill du préjudice causé à autrui. Les athlètes olympiques non vaccinés font courir des risques aux autres, tout comme s'ils roulaient à toute vitesse dans une rue très fréquentée. Brady Ellison n’aurait dû pouvoir choisir qu’entre se faire vacciner pour participer aux JO de Tokyo ou rester chez soi. Si le Comité international olympique avait déclaré que seuls les athlètes vaccinés pouvaient concourir, cela aurait protégé des milliers de personnes d’un risque accru d’infection. Cela justifie amplement de passer outre le désir de certains de concourir sans être vaccinés.

Pour la même raison, les règles annoncées le mois dernier en France et en Grèce exigeant que les personnes se rendant au cinéma, dans les bars ou voyageant en train présentent une preuve de vaccination ne violent d'aucune manière la liberté de qui que ce soit.

De même encore, lorsque le gouvernement indonésien a rendu en février dernier la vaccination obligatoire pour tous les adultes, il ne violait aucunement la liberté de ses citoyens. La véritable tragédie, c’est que les pays riches n’ont pas fait don des vaccins nécessaires à l’application de la loi. En conséquence, l’Indonésie est devenue l’épicentre du virus et des dizaines de milliers d’Indonésiens non vaccinés sont morts.

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