shutterstock_598691528 JANUARY 16, 2017 - BERLIN: German Chancellor Angela Merkel at a press conference after meeting of the with the Prime Minister of New Zealand in the Chanclery in Berlin.

Pour un patriotisme Allemand pro-européen contre le populisme

Le changement politique en cours dans la première économie européenne, sur fond de pandémie et de rhétorique populiste, laisse planer le doute sur la continuité de sa politique pro-européenne. Il est nécessaire que les politiciens se réapproprient le thème la défense des intérêts de l’Allemagne, qui ne peut se faire que dans le cadre d’une Union européenne forte et solidaire.

Alors que l'Allemagne se prépare aux élections fédérales de septembre, nombreux sont ceux qui s'interrogent sur la suite des événements. Sous la direction de la chancelière sortante Angela Merkel, l'Allemagne est devenue une nation indispensable en Europe et dans l'ordre international plus large fondé sur le libéralisme et le multilatéralisme. Tout le monde s'accorde à dire que le prochain chancelier poursuivra sa politique. Son propre successeur désigné à la tête de l'Union chrétienne-démocrate, Armin Laschet, se présente en effet sur un programme de continuité.

Pourtant, alors que Mme Merkel s'apprête à prendre sa retraite, certains signes montrent que les Allemands se lassent du rôle traditionnel de leur pays au sein de l'Union européenne. Bien qu'il n'y ait aucun danger que l'Allemagne quitte le bloc ou tombe entre les mains d'un parti eurosceptique, les sondages commandés par le Conseil européen des relations étrangères (ECFR) montrent que la confiance des Allemands dans l'UE s'est effondrée pendant la pandémie de Covid-19.

Perte de confiance en l’Europe ?

En 2019 et 2020, les Allemands ont exprimé beaucoup plus de foi dans le système politique de l'UE que leurs homologues français et italiens. Mais la mauvaise performance de la Commission européenne pendant la pandémie semble avoir changé leur point de vue. Quelques 55 % des Allemands pensent désormais que le système européen est défaillant, soit un bond de 11 points de pourcentage depuis l'année dernière. Alors qu'un Allemand sur deux pensait que le système fonctionnait en novembre 2020, ils ne sont plus que 36 % à le penser aujourd'hui, et 49 % affirment avoir « moins » ou « beaucoup moins » confiance dans l'UE en raison de sa politique en matière de vaccins. Environ 33 % des Allemands pensent désormais que l'intégration de l'UE est allée trop loin, contre 23 % en 2020.

Ces nouveaux chiffres ne proviennent cependant que d'un seul sondage, et la confiance en l'Union européenne pourrait bien se rétablir une fois que la plupart des Allemands seront vaccinés. Une série de sondages de l'ECFR en 2019 et 2020 a montré que les Allemands se rallient derrière des propositions qui lèvent certains obstacles historiques et permettent une intégration européenne plus poussée.

Mais si la récente perte de confiance persiste, les conséquences à long terme pourraient être graves. Les dirigeants allemands pourraient subir une pression publique les poussant à agir de manière unilatérale sur des politiques allant de l'achat de vaccins à la migration, en passant par le commerce et l'énergie.

Sacrifice allemand et égoïsme national

Vu de Berlin, le monde extérieur est en train de changer radicalement, ce qui fait peser de nouvelles menaces sur le statut de l'Allemagne en tant que « Exportweltmeister » (« championne du monde des exportations »). La Chine et les États-Unis ont tous deux récemment adopté diverses mesures protectionnistes, et certains États membres de l'UE se glorifient d’une politique centrée sur d’étroits intérêts nationaux. Avec des pays comme la Hongrie et la Pologne qui font ouvertement passer leurs propres intérêts avant la solidarité européenne, la rhétorique des politiciens allemands sur l'Europe risque de paraître de plus en plus déplacée. Pourquoi l'Allemagne devrait-elle faire passer l'Europe avant elle-même alors que personne d'autre n'est prêt à faire de même ?

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Les populistes allemands sont déjà montés au créneau sur ce sujet. Christian Lindner, du Parti libéral-démocrate, s'est par exemple opposé de manière virulente à la mutualisation de la dette européenne, et affirme désormais qu'il ne rejoindra pas une éventuelle coalition qui placerait les Verts pro-européens à la tête du ministère des Finances.

L’immobilisme allemand face à ses contradictions

Après la désastreuse présidence de Trump aux États-Unis, chacun sait à quoi peut ressembler une gouvernance populiste. Or, malgré les mutations du monde extérieur, les hautes sphères de la diplomatie allemandes ont toujours tendance à envisager la politique européenne et internationale sous l'angle des obligations mondiales et des sacrifices nécessaires au maintien d’une forme de solidarité. Compte tenu de l'histoire du pays au XXe siècle, il est compréhensible que ses dirigeants préfèrent parler d'intérêts européens plutôt que nationaux. Mais cette rigidité comporte ses propres risques.

De nombreux Allemands en sont venus à considérer la politique européenne de leur pays comme une série de sacrifices destinés à répondre à des crimes historiques, plutôt que de la considérer comme une stratégie pour rendre le pays plus fort, plus riche et plus sûr. Ce ressentiment pourrait finir par déborder si les élites allemandes ne changent pas leur rhétorique.

Promouvoir un nationalisme européen

Paradoxalement, la meilleure façon d'amener les Allemands à s'engager en faveur d'un cosmopolitisme pro-européen est d'en faire un argument patriotique. En évitant de parler de l’intérêt national, les progressistes ont laissé un vide que l'extrême-droite a été heureuse de combler par l'ultra-nationalisme et la xénophobie. Mais avec un message patriotique ouvert sur le monde, un nouveau gouvernement pourrait adopter ouvertement l'idée que l'Allemagne a des intérêts nationaux qui méritent d'être défendus. Et comme ces intérêts seront inévitablement mieux servis dans un contexte européen plus large, un tel changement ne doit pas nécessairement se faire aux dépens de l'UE.

En plaidant la cause patriotique de l'Europe, les politiciens allemands peuvent souligner que le contexte international impose de choisir entre la souveraineté européenne et l'absence totale de souveraineté. L'Allemagne devra réorienter son modèle économique pour s'adapter aux révolutions numérique et verte en cours. Mais elle doit également trouver des moyens de combattre le protectionnisme, les sanctions et autres machinations des grandes puissances - qu'elles proviennent de pays amis comme les États-Unis ou de pays aux rapports plus conflictuels comme la Chine.

D'un point de vue européen, il est essentiel que l'Allemagne subisse cette transformation. Ce qui est vrai pour l'économie allemande l'est encore plus pour les pays moins dotés. Les autres membres de l'UE ne devraient pas se sentir menacés par un débat honnête sur les intérêts de l'Allemagne et ce qu'ils impliquent pour sa politique européenne. L'alternative, le désengagement allemand, est bien plus dangereuse.

Le dernier sondage de l'ECFR devrait servir d'avertissement : le public allemand est peut-être en train de perdre son affection pour l'Europe. Un individu qui contracte la Covid-19 peut connaître une phase courte et aiguë de maladie, mais aussi un large éventail de pathologies à plus long terme. Les effets politiques du virus doivent être envisagés de la même manière.

A court terme, la pandémie a provoqué une forte réponse immunitaire, les Allemands se mobilisant derrière d'ambitieuses politiques paneuropéennes. Mais maintenant, les effets à long terme se font sentir. À moins que la classe politique allemande ne trouve une nouvelle approche, l'UE restera probablement sclérosée par ce débat et risque de connaître un malaise prolongé.

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