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Pétrole, quand tu nous tiens…

La montée en puissance d’un triumvirat pétrolier avait suscité l’espoir d’une coopération internationale plus approfondie sur toutes les questions énergétiques. Le Forum économique mondial, qui organise les rencontres de Davos, a ainsi vu dans la crise de la Covid-19 l’opportunité d’un « nouvel ordre énergétique ». On peut l’espérer, mais il est fantaisiste de penser que les malheurs actuels du pétrole seront l’occasion de précipiter sa mise en retraite définitive.

L’économie mondiale actuelle dépend principalement de la production pétrolière de trois pays : les États-Unis, l’Arabie saoudite et la Russie, même si la production américaine de pétrole de schiste commencera probablement à diminuer à partir de la fin de cette décennie. La nécessité d’un modus vivendi entre les trois principaux producteurs de pétrole, et la difficulté d’en trouver un, sont devenus très clairs lors du confinement dans le cadre de la Covid-19 au début de cette année. Après avoir maintenu une alliance pétrolière («Opep Plus») depuis novembre 2016, la Russie et l’Arabie saoudite se sont retrouvées à couteaux tirés lorsque la demande chinoise de pétrole a chuté sous la pression de la crise provoquée par le coronavirus. Frustré par le refus du président russe Vladimir Poutine d’accepter de nouvelles baisses de production, le prince héritier saoudien Mohammed bin Salman (MBS) a décidé au contraire d’ouvrir les vannes afin d’augmenter la part de marché de l’Arabie saoudite. Comme son gambit est arrivé au moment où les grandes économies étaient se fermaient face au virus, les prix du pétrole se sont effondrés. Ce n’est qu’après que le président américain Donald Trump a menacé les Saoudiens d’un retrait militaire américain que l’Opep a rectifié le tir. Les réductions de production qui en ont résulté ont fait remonter les prix du pétrole par rapport à leur niveau de mars. Mais on ignore dans quelle mesure les producteurs américains de schiste ont contribué à la réduction en question. Et en tout cas, le ressentiment des Russes envers les Saoudiens ne devrait que s’intensifier.

Marchés dysfonctionnels

Les marchés pétroliers sont structurellement, politiquement et financièrement dysfonctionnels. La réduction radicale de la consommation, pourtant nécessaire, ne fera qu’exacerber leurs défauts. Depuis 2014, les prix du pétrole sont trop bas pour soutenir la plupart des producteurs sur le long terme. Le retour à environ 40 dollars le baril depuis mars n’a ainsi pas sauvé l’industrie américaine du pétrole de schiste. La société pionnière du secteur, Chesapeake Energy, a déposé son bilan en juin : les prix sont encore trop bas pour soutenir les coûts substantiels de l’endettement des producteurs américains. La situation est encore plus grave pour les membres de l’Opep en difficulté, ce qui explique pourquoi l’Arabie saoudite a eu tant de mal à persuader l’Irak, le Nigéria et l’Angola de respecter le quota de production actuel du groupe.

Si la demande reste faible, la crise économique et politique qui touche déjà l’Irak risque de s’aggraver et de dégénérer en une catastrophe comme celle qui a frappé le Vénézuéla après l’effondrement des prix du pétrole en 2014 et 2015. Mais si elle se redresse, la réduction de la capacité de production pourrait entraîner une période de pénurie de pétrole et de prix élevés, accélérant le développements des transports électriques.

Avec des perspectives de rentabilité aussi médiocres dans le secteur, les investissements ont pris un coup énorme. L’Agence internationale de l’énergie s’attend à ce que la baisse des investissements cette année soit la plus importante jamais enregistrée, et ce à un moment où les nouvelles découvertes de pétrole ne remplacent qu’un baril sur six que l’on consomme.

Malgré tout cela, la crise pétrolière Covid-19 semble avoir encouragé le plus grand utopisme énergétique. Bien que de telles affirmations méritent la plus grande prudence, il est en effet possible que l’économie mondiale ait atteint le fameux pic de consommation de pétrole en 2019. Mais si c’est le cas, cela viendra de ce que les gens ne peuvent reprendre leurs déplacements au même niveau. Le «peak oil» implique donc une reprise faible ou inexistante. Pour réussir la transition énergétique, encore faudra-t-il accepter de manière réaliste la relation existante entre consommation de pétrole et croissance économique.

Zéro émissions nettes

Les Nations-Unies tentent de tirer parti de la crise pour obtenir un nouvel engagement général visant à atteindre le seuil de 0% d’émissions nettes d’ici 2050. Mais cela ne servira à rien si l’on ne tient pas compte des coûts directs et indirects liés à l’utilisation des énergies renouvelables pour remplacer les activités actuellement alimentées par le pétrole et le gaz. Ces complications sont systématiquement niées.

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Les grandes compagnies pétrolières occidentales comme BP, Shell et Total ont eu tendance à perpétuer cette situation en proclamant leurs propres objectifs de zéro émission nette en 2050. Les acteurs de l’industrie insistent sur le fait qu’ils compenseront entièrement le maintien de leur production de pétrole et de gaz, même s’ils savent que le potentiel des technologies à émissions négatives (telles que la séquestration et le stockage du carbone) reste limité, et que leur déploiement nécessite des terres utilisées aujourd’hui pour cultiver des aliments.

Les gouvernements, quant à eux, se sont contentés de faire la morale sur ce qui est nécessaire pour lutter contre le changement climatique, même s’ils accordent une plus grande priorité aux projets de combustibles fossiles à court et moyen terme. Ce n’est pas pour rien que certains gouvernements ont dépensé autant de capital géopolitique pour le transport du gaz, comme le gazoduc Nord Stream II. Si l’Union européenne et le gouvernement britannique avaient la moindre certitude de pouvoir se passer rapidement de gaz comme source d’énergie, ils ne seraient pas aussi intéressés qu’ils le sont à maintenir des relations raisonnables avec l’Iran, qui abrite une grande partie du gisement de gaz de South Pars (sans doute le plus grand du monde).

Réalisme énergétique

Il n’existe pas de solutions toutes faites au dilemme du pétrole. La vie quotidienne, telle que la plupart d’entre nous la connaissent, dépend de la production et du transport du pétrole. Certes, la consommation d’hydrocarbures est un facteur clé du changement climatique, qui met en péril l’habitabilité de la planète à long terme. Pire encore, la nécessité de fournir au monde du pétrole à un prix abordable est depuis longtemps une cause de mauvaise gouvernance dans les pays qui le produisent, ainsi qu’une source d’instabilité géopolitique.

Au cours des prochaines années, les difficultés économiques et politiques causées par le pétrole obligeront inévitablement à un plus grand réalisme énergétique. Mais cela ne doit pas rendre plus difficile la lutte contre la crise climatique. Une action sérieuse en faveur du climat exige que l’on formule une stratégie pour faire face à l’énorme bouleversement géopolitique qu’entraînera l’abandon du pétrole. Dans chaque cas, les décideurs politiques devront s’attacher à gérer et à contenir les conséquences des inévitables résultats problématiques.


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