shutterstock_1556903240 Santiago de Chile Chile 29 October 2019 People crowds protesting at Santiago de Chile streets in Plaza de Italia during latest Chile protests and general strike. Police repeal the crowd with tear gas

Lutte d’influence en Amérique latine, le grand oubli de l’Europe

L’Europe se berce de l’illusion d’une relation économique idyllique avec l’Amérique Latine. Pourtant, à l’heure où les crises s’enchainent dans cette région où l’influence chinoise progresse de jour en jour, tout reste à construire.

Des milliers de Cubains sont descendus dans la rue le week-end dernier pour protester contre les pénuries de nourriture et de médicaments - la plus grande manifestation de dissidence observée dans le pays depuis des décennies. Et les Cubains ne sont pas seuls : dans toute l'Amérique latine, les crises sociales, politiques et économiques s'intensifient, avec des conséquences désastreuses. L'Union européenne doit se pencher sur ce problème.

Dans toute la région, les économies s’effondrent alors que le populisme gagne du terrain. Rien de nouveau, mais la crise de la Covid-19 a plongé l'Amérique latine dans sa pire récession depuis un siècle. En prenant la classe moyenne à la gorge, la pandémie a accru les inégalités dans une région qui était déjà la plus inégalitaire du monde. Aujourd'hui, un tiers des Latino-Américains vivent dans une extrême pauvreté (1,90 dollar par jour ou moins).

Il peut sembler inapproprié, voire dédaigneux, de considérer l'Amérique latine comme une seule entité, étant donné la grande diversité socio-économique des pays qui la composent. Mais les défis auxquels les États de la région sont confrontés se recoupent considérablement.

Des sociétés en conflit permanent

Du Chili à l'Équateur, du Venezuela au Pérou, les populations se débattent autour de leur identité nationale. Dans un contexte de corruption endémique et de mainmise de l'État, les Latino-Américains ont perdu la confiance dans leurs institutions, une tendance qui a contribué à l'effondrement des partis politiques traditionnels et à l'émergence de candidats populistes indépendants. Recul démocratique et désillusion sont monnaie courante en Amérique du sud. Pour inverser ces tendances, la région a besoin d'un changement structurel profond. Et il incombe à la communauté internationale - en particulier aux États-Unis et à l'Europe - d'y contribuer.

Pendant la guerre froide, l'Amérique latine a souvent été traitée comme un pion sur l'échiquier géopolitique mondial. Dans une large mesure, c'est toujours le cas aujourd'hui, bien que ce soit désormais la Chine, et non plus l'Union soviétique, qui rivalise avec les États-Unis. En fait, la Chine s'est efforcée ces dernières années de réorienter son commerce vers l'Amérique latine en s'éloignant des États-Unis, et elle devrait devenir le principal partenaire commercial de l'Amérique latine d'ici 2035.

Le potentiel économique et politique de l’Amérique latine

Pourtant, même et utilisée par les grandes puissances, l’Amérique latine a été un acteur mondial influent à part entière. Représentant près de la moitié des délégations à la conférence de Bretton Woods en 1944, la région a joué un rôle important dans l'établissement des fondations de l'ordre mondial libéral. Plus récemment, l'Amérique latine a joué un rôle moteur dans l'adoption d'accords internationaux historiques, du Programme de développement durable à l'horizon 2030 à l'accord de Paris sur le climat. Et la région abrite de nombreuses économies qui, il y a quelques années à peine, étaient saluées pour leur important potentiel de croissance.

S'abonner à SAY
3écrans+4couv transparent 240 dpi

S'abonner à SAY

Profitez d'un accès illimité aux idées et opinions des plus grands penseurs du monde, y compris des lectures hebdomadaires, des critiques de livres et des interviews !  

Offre de l'été : 70€ au lieu de 78€

S'abonner maintenant !

Entre l'héritage problématique de l'intervention étrangère en Amérique latine et le potentiel économique et diplomatique de la région, il ne manque pas de raisons impérieuses pour que la communauté internationale, en particulier les riches démocraties occidentales, l'aide à surmonter la série de défis auxquels elle est confrontée. Pourtant, ce n'est tout simplement pas le cas - et la négligence occidentale est particulièrement flagrante dans le cas de l'Union européenne.

Une politique européenne en demi-teinte

La politique latino-américaine de l'Europe a été élaborée après coup. Ce n'est que suite à l'adhésion de l'Espagne et du Portugal en 1986 qu'une sorte de politique régionale ciblée a vu le jour. Mais, 35 ans plus tard, cette politique reste embryonnaire. La Commission européenne proclame fièrement que l'UE est le plus important partenaire de développement de l'Amérique latine. Cette affirmation est largement exagérée.

Prenons le sort qu’a connu l'accord de libre-échange de l'UE avec le bloc Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay). L'accord, signé en 2019 dans le cadre d'un accord d'association plus large entre les deux régions, inspirait de grands espoirs. Plus de 90 % des barrières tarifaires devaient être réduites en l'espace d'une décennie.

Hélas, l'accord n'a jamais été ratifié. Au lieu de cela, il a été mis en attente en raison de préoccupations environnementales - en particulier, la destruction de l'Amazonie au Brésil. La politique commerciale de l'Europe respecte désormais des normes strictes en matière d'environnement et de travail. Compte tenu de ces éléments et de la nouvelle stratégie de l'Union européenne en matière de financement de la transition vers une économie durable, il est peu probable que le pacte progresse sans nouvelles dispositions et conditionnalités.

Repenser les relations latino-européennes à l’aune de l’influence chinoise

Une gestion saine des ressources naturelles est essentielle à la prospérité à long terme. Néanmoins, l'Europe ne peut pas se permettre d'ignorer l'importance stratégique de l'Amérique latine ou de considérer comme acquis l'intérêt du Mercosur pour cet accord, dont la négociation a duré 20 ans. Et ce, surtout si l'on tient compte des efforts de la Chine pour consolider sa présence dans la région, car ce ne sont pas les préoccupations environnementales qui vont l’arrêter.

Les dernières conclusions du Conseil européen montrent que la nécessité de renforcer son engagement mondial est reconnu. Le document intitulé « Une Europe connectée au niveau mondial » invite la Commission et le Haut représentant pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Josep Borrell, à « identifier et mettre en œuvre une série de projets et d'actions à fort impact et à grande visibilité au niveau mondial ». Mais si plusieurs pays asiatiques sont mis en avant, l'Amérique latine se contente d’une note de bas de page.

Les conclusions ne mentionnent pas non plus la Chine. Mais il ne s'agit pas d'un cas de négligence : contrer la Chine est la principale motivation des recommandations du document. Il en va de même pour la stratégie de coopération de l'Europe dans la région indo-pacifique, qui évite également toute mention explicite de la Chine.

L'Union européenne sait bien que lorsqu'il s'agit d'étendre son influence dans un pays ou une région, la Chine joue la carte du long terme. Mais la Chine est également capable d'identifier les opportunités de progresser rapidement, et l'escalade des crises en Amérique latine est une occasion en or. La région a un besoin urgent de soutien. Si l'Europe ne lui offre pas rapidement, la Chine le fera.

https://www.say.media/4HM1GCs