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Les ressorts cachés de la «pandéconomie»

Dans un contexte de crise accélérée telle que la situation actuelle de pandémie, le PIB et autres indicateurs économiques conventionnels sont insuffisants pour permettre de prendre des décisions économiques et sanitaires. Cependant, les données de mobilité recueillies en temps réel permettent d’ouvrir une fenêtre sur le monde économique au temps de la Covid-19 : la «pandéconomie».

La Covid-19 pose un défi sans précédent aux sociétés et aux économies mondiales. La pandémie a déjà fait des centaines de milliers de victimes à travers le monde et infligé des perturbations massives aux revenus, à la production et à l’emploi. Le défi pour les décideurs politiques est de trouver un juste équilibre entre d’une part la maîtrise du virus et d’autre part la création des conditions nécessaires à la reprise économique.

La tâche n’est pas facile. Bien que des mesures clés telles que les tests de dépistage, la recherche de contacts et la distanciation sociale s’alignent sur ces deux objectifs généraux, il est difficile de mesurer les progrès en temps réel dans chaque aspect. Les mesures directes comme le PIB sont généralement présentées avec un retard important. Cela rend plus difficile de déterminer quand redémarrer les différents secteurs et activités économiques. Heureusement, il existe un indicateur à haute fréquence, immédiatement observable, de l’impact économique de la Covid-19, à savoir les données de mobilité. Elles peuvent fournir des indications sur le ralentissement de l’activité économique à l’échelle mondiale. Nous avons calculé la mobilité en nous fondant sur des données agrégées et anonymisées publiées par Google et Apple, ainsi que les chinoises Amap et Baidu. 

À titre d’exemple, Google publie des informations de mobilité relatives au commerce de détail, aux loisirs, aux épiceries, aux pharmacies et aux lieux de travail, que nous avons regroupées dans un seul index. Apple publie des données de mobilité relatives à la conduite automobile, aux transports en commun et à la marche. L’Amap et Baidu publient des données de mobilité relatives aux services géolocalisés (LBS). Plus important encore, ces données sont mises à jour fréquemment et ce, sur une base hebdomadaire voire quotidienne.

Nous avons suivi l’évolution de la mobilité (en pourcentage par rapport à son niveau en temps normal) à travers 131 économies. Les données de Google ont été la principale référence pour 129 économies, les données d’Apple pour la Russie, et les données d’Amap et de Baidu pour la Chine. Parmi les 19 pays et régions qui fin mai avaient déjà annoncé leur PIB pour le premier trimestre, la variation de la croissance du PIB au cours de cette période s’explique à hauteur de trois quarts par des différences de mobilité. Cette variabilité entre les pays résulte du fait que le virus s’est manifesté à différents moments au cours du trimestre, et a déclenché des réactions de mobilité dont la vitesse et l’intensité variaient.

Certes, la mobilité n’est qu’un des indicateurs du ralentissement économique. La prévention des risques par les particuliers, les entreprises et d’autres institutions pourrait également jouer un rôle dans le ralentissement de l’activité économique, même en l’absence de confinement. Cependant, en tant que variable traduisant l’état de l’activité économique, la mobilité présente plusieurs avantages majeurs.

Premièrement, il s’agit de l’une des rares mesures de big-data qui saisit les activités courantes en étant disponible dans plus de 130 économies sur une base quotidienne. Deuxièmement, il s’agit d’une variable endogène, dans le sens où elle reflète à la fois l’impact des confinements (et autres restrictions) et les choix des citoyens, qui sont souvent motivés par l’aversion au risque. Et, troisièmement, elle semble refléter une part importante de la variation du PIB entre les économies et sur la durée.

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Bien qu’une «économie pandémique» soit plutôt inhabituelle, elle présente des caractéristiques identifiables et se caractérise par des tendances claires. Dans les premiers stades, l’épidémie doit être contenue au détriment de la mobilité et de l’activité économique productive. Sans cela, une reprise ne peut être envisagée de manière réaliste. Compte tenu de la divergence entre les objectifs sanitaires et économiques, la reprise sera nettement plus lente que la contraction à la suite des mesures de restriction imposées. Cette constatation générale a été confirmée dans un grand nombre de pays.

Les phases d’une pandéconomie

Une récession marquée et profonde est généralement suivie d’une période de durée variable où la conjoncture économique continue au ralenti pendant que le virus est maîtrisé. Cette phase est ensuite suivie d’une reprise en forme de S : une accélération lente mais régulière de la croissance, suivie d’une décélération lorsque la production se rapproche du niveau d’avant la pandémie. Cela reflète le fait que certains secteurs (transport aérien, événements sportifs) sont difficiles à restaurer, étant donné le besoin continu de distanciation sociale.

Le principal défi économique consiste à réduire la phase de chute libre par le biais d’une détection et d’un confinement précoces - un défi que la plupart des pays n’ont pas réussi à relever. L’objectif est ensuite de réduire le temps passé dans cette phase de chute tout en progressant de manière satisfaisante dans la maîtrise du virus. Enfin, l’économie pourra éventuellement faire face à l’épidémie à mesure que le nombre de nouvelles infections diminuera.

Un vaccin efficace et largement déployé contribuerait bien entendu à accélérer la reprise, permettant même une reprise en forme de U si celui-ci aboutissait suffisamment tôt. Dans l’état actuel des choses, ce scénario semble peu probable.

La première vague

La première vague de la pandémie a surtout frappé les pays d’Asie. La trajectoire de la Chine représente très bien la courbe économico-pandémique. Il a fallu 30 jours à la Chine pour atteindre le point le plus bas de la courbe, à environ 80 % de l’activité économique normale, et ce confinement rapide a plus ou moins porté ses fruits. En date du 20 mai, la Chine était entrée dans une économie pandémique depuis 124 jours, pendant lesquels son nombre DD n’a cessé d’augmenter. Son activité économique est revenue à 98 % de son niveau pré-pandémique, et la croissance économique trimestrielle promettait d’être positive pour la période avril-juin. Grâce à de solides plans de relance, la Chine devrait continuer à enregistrer une croissance positive au cours du second semestre de l’année. Il convient toutefois de noter qu’une forte croissance n’implique pas nécessairement une reprise complète.

Plusieurs autres pays et régions d’Asie ont obtenu de meilleurs résultats encore, grâce à leurs systèmes de détection précoce et à leurs mesures rapides. La Corée du Sud, Hong Kong et Taïwan ont tous retrouvé plus de 95 % de leur niveau d’activité normal. La gravité de leur situation de crise initiale était moindre, et leurs DD ont tous dépassé 50 jours (ce qui signifie qu’il faut plus de sept semaines pour que le nombre d’infections double). Il en est allé de même pour le Vietnam et la Thaïlande. En revanche, l’activité économique des Philippines s’est beaucoup plus ralentie et restait inférieure à 85 % après 68 jours.

Dans l’ensemble, la leçon à tirer est que plus un pays agit rapidement et de manière décisive pour contenir le virus dans ses premiers stades, moindre en est le prix à payer, tant en termes de santé publique que de pertes économiques. En appliquant le modèle hypothétique à d’autres pays comme les États-Unis, on arrive à la même conclusion.

Des eaux plus agitées

Malheureusement, les pays qui ont essuyé la vague suivante, comme l’Espagne ou l’Italie, ont appris cette leçon à la dure. Pire encore, l’économie américaine ne remplit pas la condition de reprise. Si elle se maintient à un peu plus de 90 % de l’activité économique normale au cours du deuxième trimestre, la croissance trimestrielle du PIB sera proche de -10 %, avec une récession de 34 % en croissance annualisée. En d’autres termes, les États-Unis se dirigent vers une situation comparable à celle de la Grande Dépression, lorsque le taux de croissance annuel a atteint un plancher de -12,9 %. Le Royaume-Uni se trouve dans une situation très similaire, mais semble avoir connu une récession plus profonde.

En revanche, l’Australie et la Nouvelle-Zélande ont toutes deux dépassé le seuil des 50 jours DD. La Nouvelle-Zélande, en particulier, présente un cas intéressant. Bien que son gouvernement ait maîtrisé le virus assez rapidement, sa récession estimative a été importante - comparable à celle de l’Italie et de l’Espagne. La différence est que, grâce à la vitesse de sa réaction, la Nouvelle-Zélande est bien placée pour une reprise plus rapide.

Pour leur part, l’Allemagne, la France, l’Autriche et la Suède sont toutes restées en récession pendant 67-71 jours. Mais si l’Allemagne et la France ont connu des trajectoires pandémiques similaires, l’activité économique de l’Allemagne a connu une récession moins importante.

L’activité économique de la Suède a aussi connu une récession moins importante que celle de certains autres pays, mais c’est parce qu’elle a délibérément choisi un système de confinement plus souple. Tout comme les États-Unis et le Royaume-Uni, elle n’a pas rempli notre condition de reprise.

La Norvège, d’autre part, a d’abord subi une récession plus importante que la Suède, mais elle est maintenant bien plus avancée en termes de DD et a connu un retour de l’activité économique à des niveaux supérieurs par rapport à ceux de la Suède. L’Autriche, enfin, s’en est plutôt bien sortie, dépassant le seuil de 50 DD.

La tempête à venir

Les pays qui ont subi une troisième vague ont été plus durement touchés. Depuis début mai, les pays en développement sont devenus le nouvel épicentre de la pandémie.

Plus de la moitié des nouveaux cas déclarés quotidiennement proviennent désormais de ces pays et régions, où les systèmes de santé publique, les fournitures médicales, les capacités de production et les mesures de protection économiques sont plus faibles que dans les pays avancés. Pire encore, la capacité de ces pays à effectuer des tests à l’échelle requise fait cruellement défaut.

En Amérique latine, le Brésil s’est distingué par sa politique sanitaire laxiste. La récession brésilienne a été plus faible que certaines autres, mais comme le virus n’est toujours pas maîtrisé, les perspectives sont sombres. Le Mexique est dans une situation similaire. En revanche, l’Uruguay a connu une bien meilleure expérience que la plupart de ses voisins sud-américains, avec un DD beaucoup plus élevé, ouvrant la voie à une reprise durable.

En Afrique, le Rwanda s’en sort mieux que beaucoup de pays, bien qu’il n’ait pas encore atteint le seuil des 30-DD. Les trajectoires de l’Égypte, du Kenya et du Nigeria, quant à elles, sont restées bloquées sur la gauche du graphique, parfois même en régression, ce qui laisse penser qu’ils ont du mal à trouver un équilibre entre la maîtrise du virus et la reprise économique.

La situation en Inde et au Pakistan – pays à forte densité où une grande partie de la population vit avec des ressources limitées – est très préoccupante. Ces pays sont depuis longtemps bloqués sur le côté gauche du graphique, ce qui indique que le virus n’est pas sous contrôle. Comme le Brésil, leurs DD sont fixés à environ dix jours. Leurs courbes sont à la hausse, ce qui laisse présager de légers rebonds économiques qui demeureront vulnérables au virus. À un moment donné, ils pourraient être contraints de relancer leur économie avant que le virus ne soit maîtrisé, en raison des coûts humains et économiques croissants du confinement.

Le chemin qui reste à parcourir

Si quelques pays ont détecté et maîtrisé le virus à un stade précoce, permettant des récessions plus modérées et une reprise relativement rapide, aucun pays n’a été épargné. La majorité des pays à revenus élevés dans lesquels le virus s’est largement répandu avant qu’il n’y ait de réaction ont connu des récessions économiques profondes et prolongées. Ces récessions ont été plus ou moins importantes, mais dans tous les cas, la vitesse de la reprise a été limitée voire lente.

Entre-temps, divers pays à revenus moyens et faibles ont commencé à afficher des tendances encore plus inquiétantes. Cette troisième vague s’est caractérisée par des récessions économiques importantes et prolongées et par un contrôle limité du virus (à quelques exceptions notables près).

Dans une perspective d’avenir, le scénario le plus défavorable serait une forte récession suivie d’une longue période de stagnation, avec peu ou pas de mouvement à la hausse (économie) ou à droite (lutte contre le virus). Dans quelques-uns des cas mentionnés ci-dessus, une reprise économique limitée semble démarrer sans mouvement vers la droite. Bien qu’il soit trop tôt pour prévoir ces cas avec précision, une reprise économique limitée dans le contexte d’une épidémie largement incontrôlée semble probable. Les hôpitaux et les systèmes de soins de santé les plus fragiles pourraient se retrouver débordés, comme ce fut le cas au début dans plusieurs pays.

Plus généralement, ces données confirment catégoriquement la nécessité pour la communauté internationale de s’unir afin d’apporter un soutien à grande échelle aux pays, principalement à faibles revenus, dans les deux axes de la bataille : contenir le virus et restaurer l’économie.

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