Les manifestants d’Asie et le rêve américain

Les manifestants d’Asie et le rêve américain

Les manifestants contre le coup d’État militaire en Birmanie espèrent une intervention américaine, renouant avec son image championne de la liberté mondiale après quatre ans d’« Amérique d’abord » isolationniste de Donald Trump. Mais les États-Unis ont toujours été un partisan sélectif de la démocratie, et ils sont aujourd’hui diminués.

Il y a un mois en Birmanie, les manifestants opposés au coup d’État militaire se rassemblaient autour de l’ambassade américaine de Rangoon, pour appeler le président Joe Biden à demander aux généraux de regagner leur caserne et de libérer Aung San Suu Kyi. Le parti qu’elle dirige, la Ligue nationale pour la démocratie (LND), avait remporté une victoire écrasante aux élections législatives de 2020, ce qui avait conduit les généraux, qui redoutaient de perdre leurs privilèges, à s’emparer du pouvoir.

Mais l’ambassade américaine est-elle le meilleur endroit pour manifester ? Le président des États-Unis peut-il réellement agir, au-delà de la condamnation verbale du coup d’État ? L’espoir que placent les manifestants dans l’intervention des États-Unis démontre que l’image d’une Amérique œuvrant pour la liberté à travers le monde n’est pas morte, même après quatre années d’« Amérique d’abord » et d’isolationnisme de la part de Donald Trump.

L’an dernier, les manifestants de Hong Kong, qui s’opposaient à une répression chinoise brutale contre l’autonomie du territoire, avaient eux aussi considéré Trump comme un allié. Le président américain se montrait en effet ouvertement opposé à la Chine, ce qui avait conduit les manifestants à brandir le drapeau étoilé, dans l’espoir que l’Amérique les aide à rester libres vis-à-vis de l’autoritarisme communiste chinoise.

La mission autoproclamée de l’Amérique consistant à promouvoir la liberté à travers le monde remonte à une histoire lointaine. Nombre de guerres absurdes ont été menées pour cette cause. Il n’en demeure pas moins que l’idéal démocratique des États-Unis constitue une source d’inspiration pour de nombreux pays. L’Amérique s’est longtemps considérée, pour reprendre la formule de John F. Kennedy, comme un pays « engagé dans une lutte mondiale dans laquelle nous portons le lourd fardeau de préserver et promouvoir les idéaux que nous partageons avec toute l’humanité ».

Comme les Hongrois en ont fait l’expérience lorsqu’ils se sont soulevés contre l’URSS en 1956, ces mots n’ont bien souvent pas été accompagnés d’actes. La révolution hongroise, encouragée par les États-Unis, a été écrasée en 17 jours, l’Amérique n’ayant rien fait pour aider ceux qu’elle avait galvanisés.

Parfois, en revanche, la liberté a été atteinte grâce à l’aide des États-Unis, et pas seulement contre la tyrannie nazie en Europe occidentale. Dans les années 1980, la population des Philippines et celle de Corée du Sud se révoltaient contre la dictature en organisant des manifestations massives, comparables à celles de Hong Kong, de Thaïlande et de Birmanie ces deux dernières années. Le peuple de la République populaire de Chine fera de même, en érigeant une « déesse de la démocratie » haute de dix mètres, inspirée de la statue de la Liberté, sur la place Tiananmen en 1989.

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Les manifestations en Chine prendront fin dans le sang, mais les mouvements démocratiques parviendront à renverser la dictature de Ferdinand Marcos aux Philippines, et le régime militaire en Corée du Sud, le soutien américain ayant constitué un facteur important. À Taïwan également, l’autoritarisme cédera la place à la démocratie, ici encore avec l’aide des États-Unis.

Mais ce qui a fonctionné autrefois aux Philippines, en Corée du Sud et à Taïwan ne fonctionnera probablement pas en Thaïlande, à Hong Kong ou en Birmanie, principalement parce que les trois premiers furent ce que la gauche a appelé des « États clients » pendant la guerre froide, dont les dictateurs étaient également « nos dictateurs », protégés par les États-Unis comme autant d’alliés contre le communisme.

Bénéficiant de l’argent et des largesses militaires de l’Amérique, ces pays ont pu continuer d’opprimer leur peuple, aussi longtemps que les États-Unis considéraient le communisme comme une menace mondiale. Lorsque la Chine s’est ouverte, et que la puissance soviétique s’est effondrée, ils sont soudainement devenus vulnérables. Marcos sera appelé à promettre à la télévision américaine d’organiser des élections libres et régulières. Lorsqu’il tentera d’en fausser l’issue, un sénateur américain lui demandera de « s’en aller rapidement ». Marcos prendra place dans son hélicoptère, et finira en exil à Hawaii.

De la même manière, lorsque les étudiants sud-coréens, soutenus par une grande partie de la classe moyenne, envahiront les rues pour exprimer leur colère non seulement contre leur gouvernement militaire, mais également contre son soutien américain, les États-Unis finiront par se ranger du côté de la démocratie. Dépendants de la protection militaire américaine, les généraux n’auront d’autre choix que d’écouter l’Amérique, qui leur demandera de se retirer.

Les généraux de Thaïlande et de Birmanie n’ont aucune raison d’en faire de même. Biden aura beau exprimer indignation et menaces de sanctions, la Chine se tiendra prête à intervenir en tant que tutrice de la Birmanie, et la junte n’a par conséquent aucune réelle crainte à avoir (bien que l’armée se soit méfiée de la Chine jusqu’à présent).

Les dirigeants de Thaïlande bénéficient eux aussi de l’influence chinoise, et le pays a plusieurs fois au cours de l’histoire dressé une grande puissance contre une autre. Quant à Hong Kong, qui fait officiellement partie de la Chine, rares sont les chances de voir quelque puissance extérieure protéger les libertés de la presqu’île, peu importe le nombre de drapeaux américains qui seront brandis dans ses rues.

En Europe et en Asie, cette dépendance vis-à-vis de l’Amérique, et le poids ainsi exercé par les Américains, ont été perpétués par la guerre froide. Aujourd’hui, une nouvelle guerre froide se dessine, cette fois contre la Chine. Or, la puissance américaine a considérablement diminué depuis son apogée au XXe siècle. La confiance dans la démocratie américaine a été érodée par l’élection d’un narcisse ignorant qui a malmené ses alliés traditionnels, et la Chine est aujourd’hui une puissance autrement plus impressionnante que l’URSS l’a jamais été. La Chine est également beaucoup plus riche.

Les pays d’Asie de l’Est et du Sud-Est ont encore besoin de la garantie de sécurité américaine. Tant que le Japon sera dans l’incapacité de jouer un rôle militaire majeur, en raison d’un passé terni et d’une Constitution pacifiste, les États-Unis demeureront le principal contrepoids à une domination chinoise croissante. Mais comme le démontre l’habile équilibre des pouvoirs en Thaïlande, il est peu probable que les alliés de l’Amérique deviennent les États clients que certains étaient hier. Les Coréens du Sud eux-mêmes prennent soin de ne pas dégrader leurs relations avec la Chine. L’Amérique est un pays lointain, la Chine un pays tout proche.

C’est à cette tendance qu’il faut s’attendre. La domination américaine ne pourra durer éternellement, et les pays asiatiques, comme européens, auraient tout intérêt à se libérer de leur dépendance totale vis-à-vis d’une puissance pas toujours disposée à les protéger. Le statut d’État client peut également se révéler humiliant. Pour autant, viendra peut-être un jour où certains, quelque part, regretteront le temps de la Pax Americana, l’époque à laquelle les États-Unis étaient assez puissants pour repousser les indésirables.

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