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Les exploitants agricoles contre l'État indien

La capitale de l'Inde est assiégée par plus de deux millions d'exploitants agricoles, qui sont actuellement rassemblés à la frontière de la ville dans le cadre d'une importante manifestation qui a débuté il y a deux semaines. Des hommes, des femmes et même des enfants de familles d'exploitants agricoles, jeunes et vieux, campent en rase campagne dans le froid glacial de l'hiver de Delhi. Ils ont mis de côté leurs inquiétudes relatives à l'infection virale et s'installent dans le long terme, en apportant suffisamment de nourriture pour plusieurs mois de conflit.

Le mouvement a commencé lorsque plusieurs milliers d'exploitants des États voisins du Punjab et du Haryana ont conduit leurs tracteurs vers Delhi dans l'espoir de faire entendre leurs revendications dans le centre de la ville. Les manifestations ont par la suite pris de l'ampleur au fur et à mesure que de nouveaux exploitants sont arrivés d'autres États, et cette mobilisation n'a pas l'air de faiblir. Plus de 500 organisations d'exploitants à travers l'Inde soutiennent les revendications des manifestants, et le cri de ralliement des exploitants à « Bharat Bandh », autrement dit à la grève nationale, a reçu le 8 décembre un large soutien des syndicats et de plusieurs partis d'opposition.

L'élément déclencheur des manifestations a été la promulgation hâtive par le gouvernement de trois nouvelles lois agricoles, introduites lors de la pandémie de COVID-19 et sans consulter les parties prenantes, comme les agriculteurs eux-mêmes, ou les gouvernements des États, qui sont responsables de l'agriculture, selon la Constitution de l'Inde.

À première vue, ces lois semblent anodines voire même bénéfiques pour les agriculteurs. Elles assouplissent les restrictions à l'achat et à la vente de produits agricoles, suppriment les contraintes sur le stockage en vertu de la loi de 1955 sur les produits essentiels et permettent l'agriculture contractuelle sur la base d'accords écrits. Le but déclaré du gouvernement est de créer « un écosystème où les agriculteurs et les commerçants jouissent de la liberté de choix », avec un « circuit de commercialisation alternatif compétitif » qui « favorise un commerce efficace, transparent et sans entraves ».

Les exploitants agricoles indiens n'entendent pas la nouvelle législation de cette oreille. Ils craignent que ces lois de « modernisation » n'ouvrent la voie à la commercialisation prédatrice de l'agriculture indienne, dirigée par des magnats politiquement bien connectés. D'autres soutiennent que les lois dérèglementent en fait les transactions de production agricole, l'agriculture contractuelle et la détention de stocks d'une manière potentiellement préjudiciable aux exploitants. Les petits agriculteurs marginaux craignent d'être les plus durement touchés par ces mesures.

Ces mesures ont probablement été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase pour de nombreux exploitants, dont les manifestations ont pris de l'ampleur ces dernières années, alors que les menaces pour leur subsistance n'ont cessé de s'amplifier. Il est vrai que les revenus agricoles n'ont cessé de décliner avant l'arrivée au pouvoir du Premier ministre Narendra Modi en 2014. En fait, les exploitants agricoles ont joué un rôle crucial dans les premiers temps du triomphe électoral de Modi, après sa promesse de doubler leurs revenus en cinq ans, en offrant des prix de soutien minimaux pour leurs produits (vendus à l'agence publique d'approvisionnement alimentaire) qui devaient être 50 % supérieurs aux coûts totaux de production.

Mais Modi n'a pas tenu cette promesse, et a lieu de cela, les exploitants ont obtenu des prix encore plus bas par rapport à leurs coûts par rapport à ce qu'ils étaient sous le gouvernement précédent. Plusieurs autres promesses faites par Modi au secteur agricole se sont également révélées être de fausses promesses, ce qui a encore davantage miné la confiance des exploitants agricoles en son administration.

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Ces dernières années, la forte baisse de la demande de l'économie indienne a maintenu les prix des produits agricoles à un bas niveau. C'est le résultat d'erreurs politiques – deux en particulier – qui ont détruit de nombreuses activités économiques informelles et ont nui aux moyens de subsistance : l'initiative de démonétisation de novembre 2016 et la taxe nationale sur les biens et services, mal conçue, qui est entrée en vigueur par la suite.

Le gouvernement n'a pas utilisé la politique budgétaire pour relancer l'emploi et la demande, de sorte que les revenus et la consommation ont diminué, en maintenant les prix des récoltes à un bas niveau. La pandémie a par la suite rendu compliqué la culture et la commercialisation de produits agricoles, alors que les prix des cultures sont restés bien inférieurs aux niveaux de 2019.

Les exploitants agricoles craignent que les nouvelles lois ne sonnent le glas du système public d'approvisionnement alimentaire, qui, bien qu'imparfait, leur fournit encore une protection de base contre les caprices du marché. Et ils peuvent constater que les prix des récoltes dans des États comme le Bihar (qui a déjà mis fin au monopole des cours du marché réglementé) tombent bien en dessous des prix de soutien minimaux.

L'une des nouvelles lois vise à s'en prendre aux intermédiaires comme les courtiers. Mais les exploitants agricoles disent qu'ils préféreraient interagir avec de tels intermédiaires et développer potentiellement une relation qui permette une certaine flexibilité et des concessions en cas de besoin, plutôt qu'avec des entreprises anonymes et inflexibles qui peuvent utiliser divers moyens – comme le « contrôle qualité » lors de l'achat – pour les priver de leur dû.

Il est certain que les agriculteurs doivent également s'inquiéter des contraintes écologiques et de la dégradation des sols résultant d'une dépendance de plus en plus grande à l'agriculture chimique, à l'eau rare et contaminée, ainsi qu'au changement climatique (qui se traduit par des événements météorologiques défavorables et des changements dans les grilles de précipitations). Mais les exploitants agricoles craignent que les politiques du gouvernement Modi n'aggravent encore ces problèmes.

Jusqu'à présent, le gouvernement a cherché à traiter avec les agriculteurs en colère comme toutes les autres manifestations démocratiques. Il a d'abord ignoré les manifestants, avant de prétendre qu'ils étaient trompés et manipulés par des forces d'opposition malveillantes. Le gouvernement a alors laissé entendre que les agriculteurs sikhs étaient « antinationaux » et donc « terroristes » et a utilisé la force brute pour réprimer des manifestations pacifiques. Les médias traditionnels complaisants et les médias sociaux ont été déchaînés dans un effort visant à discréditer les revendications des agriculteurs, de la même manière qu'ils ont pris à partie de manière agressive tous les dissidents au cours des six dernières années.

Les pouvoirs publics ont refusé de se plier à la demande principale des agriculteurs d'en finir avec ces lois. Ils estiment apparemment que les manifestations de plein air risquent de s'essouffler au fil du temps, surtout compte tenu du froid qui a déjà coûté la vie à plusieurs manifestants.

Mais c'est faire montre ici d'un orgueil démesuré. Environ la moitié de la main-d'œuvre totale de l'Inde dépend de l'agriculture et les deux tiers de la population (ainsi que 70 % de la population rurale) dépendent directement ou indirectement des revenus agricoles. La détermination des agriculteurs manifestants et le large soutien public dont ils bénéficient suggèrent que cette fois-ci l'issue du conflit risque d'être différente.

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