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Les chaînes d'approvisionnement et la demande

NEW YORK – Deux adages me viennent à l'esprit au moment où j'écris ces lignes : "Ne mettez pas tous vos œufs dans le même panier" et "Une chaîne n'est pas plus solide que son maillon le plus faible". Prises ensemble, ces deux maximes résument les inquiétudes actuelles concernant les chaînes d'approvisionnement.

Presque tout ce qui est produit dans le monde aujourd'hui peut être le résultat d'une chaîne d'approvisionnement : une série d'étapes au cours desquelles les matières premières et les composants sont produits, assemblés, puis commercialisés dans un seul pays ou dans le monde entier. Certains produits peuvent nécessiter des milliers d'étapes qui impliquent des centaines d'entreprises dans des dizaines d'États ou de pays.

Les chaînes d'approvisionnement ont été en grande partie construites et entretenues sans que l'on se préoccupe de leur résilience. Il était primordial de maintenir les coûts au plus bas. Cela signifiait souvent dépendre d'un seul fournisseur ou producteur à faible coût et limiter la taille des stocks. Le juste à temps est le concept qui reflète la volonté de minimiser l'écart entre le moment où un objet est produit ou acheté et celui où il est vendu.

Mais ça, c'était avant la Covid-19. Au début de la crise, il y a eu de graves pénuries d'équipements de protection individuelle (EPI) et d'ingrédients pharmaceutiques. Aujourd'hui, les chaînes d'approvisionnement fonctionnent, mais souvent avec de longs délais d'expédition. La question de savoir comment accroître au mieux la résilience de la chaîne d'approvisionnement est désormais au premier plan.

Les futures épidémies de maladies infectieuses pourraient s'avérer bien plus perturbatrices. En outre, les effets de plus en plus fréquents et graves du changement climatique, notamment les incendies, les ouragans et les inondations, pourraient entraîner la fermeture d'un site de production pendant des semaines ou des mois. De même, les guerres entre pays ne peuvent être exclues, et les guerres internes sont relativement courantes. Il y a aussi le risque de grèves, d'accidents nucléaires, de tremblements de terre, de pannes mécaniques et de terrorisme.

Une deuxième raison pour laquelle les chaînes d'approvisionnement suscitent de plus en plus d'inquiétudes est la dépendance du monde à l'égard de la Chine qui est le premier fabricant mondial de biens essentiels. La pandémie a révélé que de nombreux pays dépendent de la Chine pour la majeure partie de leurs EPI. La décision de la Chine de bloquer les exportations de ces biens a entraîné des pénuries généralisées. On craint également qu'une Chine de plus en plus affirmée ne cherche à exploiter la dépendance du monde à son égard à des fins politiques.

Il existe un certain nombre de moyens de gérer ces risques. L'une d'entre elles consiste à réduire la dépendance à l'égard d'un seul fournisseur national ou étranger d'un produit ou d'un composant essentiel. Cela pourrait se traduire par la conclusion de contrats avec, par exemple, une demi-douzaine de fournisseurs, de sorte que si quelque chose devait arriver à un ou même plusieurs d'entre eux, les pays dépendants ne seraient pas paralysés.

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Le problème est qu'il peut être difficile d'assurer une redondance adéquate. Il peut ne pas y avoir d'alternatives ayant la qualité et la capacité nécessaires et leur développement peut être coûteux et prendre des mois, voire des années. Mais cela peut valoir la peine de le faire dans certains domaines, en particulier parmi les partenaires et alliés proches.

Une deuxième approche consiste à exiger qu'une partie ou la totalité d'un composant essentiel, d'un médicament ou d'une technologie, soit fabriquée sur place. Ce n'est pas une garantie contre les perturbations, car une usine nationale peut également être mise hors service pour un certain nombre de raisons. Cependant, cela crée des emplois et réduit l'incertitude de dépendre de sources étrangères éloignées et hors de contrôle.

Mais la relocalisation prendra du temps et augmentera les coûts de production, qui devront être répercutés sur les consommateurs ou compensés par des subventions publiques. De plus, un rôle plus important de l'État dans l'économie est souvent source de gaspillage et de corruption.

Le commerce international repose sur le concept d'avantage comparatif selon lequel un pays doit produire ce pour quoi il est relativement bon et importer les articles dont la production est relativement plus coûteuse. Toutefois, la résilience de la chaîne d'approvisionnement implique nécessairement la prise de certaines décisions économiquement inefficaces car les pays voudront renforcer leur sécurité nationale en produisant des articles pour lesquels ils ne bénéficient pas d'un avantage comparatif.

Mais il y a une autre considération. Qui décide quand un gouvernement peut considérer qu'une partie ou la totalité d'un article particulier doit être produite chez lui ? Rendre la production nationale obligatoire ne ressemble pas du tout à la substitution des importations, soit une forme de protectionnisme dans laquelle les producteurs nationaux ont la priorité sur leurs rivaux internationaux.

Pensez-y : si chaque pays imposait la production nationale d'articles dites stratégiques, le commerce mondial, puissant moteur de la croissance économique, diminuerait considérablement au moment même où une croissance accrue est nécessaire pour sortir le monde de la récession due à la pandémie. Au minimum, toute initiative visant à accroître la production nationale de certains articles devrait être mise en œuvre de manière coordonnée au sein de l'Organisation mondiale du commerce. C'est probablement plus facile à dire qu'à faire.

Il y a encore une autre voie à envisager : le stockage. Les gouvernements pourraient constituer et remplir des stocks de composants essentiels nécessaires à leur économie et à leur société afin de fournir la marge de sécurité nécessaire contre les inévitables perturbations de la chaîne d'approvisionnement. Certains le font déjà pour le pétrole et certains minéraux et produits de base. Les stocks pourraient être remplis par les importations ou par la production nationale induite par le marché pour éviter les pièges du protectionnisme. Des accords de mise en commun ou de partage des stocks pourraient également être conclus avec d'autres pays afin de réduire encore davantage les vulnérabilités.

Tout recours accru aux stocks implique des coûts plus élevés car ils doivent être remplis et il se peut qu'une partie de ce qui est acheté soit inutilisé ou devienne inutilisable. De plus, il est impossible de toujours savoir à l'avance ce qui sera nécessaire. Pourtant, il est judicieux de constituer des stocks.

La crise Covid-19 a révélé que l'interconnexion apporte des avantages aussi bien que des risques pour nous tous. Afin de faire face à certains de ces risques, les chaînes d'approvisionnement devront être repensées, en mettant davantage l'accent sur la diversification des fournisseurs, la production nationale et le stockage. Le défi consistera à trouver un équilibre nécessaire pour qu'une politique industrielle ciblée et limitée ne devienne pas un prétexte pour mener des politiques coûteuses qui menacent le commerce et la croissance économique.

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