Le virus et la mélancolie

Le virus et la mélancolie

Alors que l’inquiétude sanitaire se double d’une inquiétude politique, psychologues, psychiatres et psychanalystes sont confrontés à l'orientation nouvelle des discours, de plus en plus infiltrés par la mort et la destructivité. Cela ressemble à une dépression collective – plus précisément, à une percée du discours mélancolique.

Aujourd’hui (1) que nous portons tous des masques, que nous envoyons nos enfants à l’école avec des masques, que nous sommes devenus des demi-visages, privés de chaque moitié de l’autre, les praticiens de la psyché sont soumis à des sujets de plus en plus accablés, angoissés, désorientés. Malgré la difficulté, le nombre croissant de demandes, il faut pouvoir continuer à se mobiliser afin de constituer un « dehors », un lieu d’altérité, un asile pour la parole qui ne peut plus se communiquer dans l’espace social. Se mobiliser aussi pour faire bord au discours mélancolique qui, lorsqu’il se met en place, élimine facilement ses adversaires.

Ce que nous observons semble de prime abord une limite des capacités d’adaptation de la psyché. Une limite n’est pas une fin : ce peut être aussi un seuil, et nous y sommes. Certainement, les consultations servent à préserver ce seuil, à rendre au patient l’image de ses capacités, à restaurer un narcissisme qui se perd, à restituer au sujet une psyché en phase d’effondrement ou au minimum des repères pour les plus fragilisés. Une psyché déboussolée, sans aucun Nord possible, en mal d’espace et de temps, plus précisément en mal de discontinuité, de ruptures. Sans discontinuité, il ne peut y avoir aucune histoire. La temporalité interne au mélancolique serait-elle devenue notre paysage à tous ?

Depuis le deuxième confinement, arrive de plus en plus souvent une question qui était déjà posée déjà par les patients les plus mélancoliques, comme s’ils avaient lu avant les autres les effets mortifères de cette crise mondiale : « Saurai-je revivre comme avant ? » Cette interrogation traduit l’angoisse d’une rupture temporelle, comme si le pacte initial entre l’existence et le sujet se rompait. Rupture du pacte originel, celui qui nous pose dans un lien au temps évident, quasiment silencieux, fait d’attentes et de retrouvailles, de ce battement que définit le symbolique. Le confinement nous inscrit dans une temporalité quasi-muette, sans rien qui puisse « faire événement ». Cette impossibilité de trancher, de rassembler le temps en blocs qui se brisent par un événement, est typique de la représentation mélancolique : le mélancolique dans sa temporalité est happé dans le temps de la disparition et fabrique ainsi dans sa représentation un temps sans cesse disparu.

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