shutterstock_1584666721 Brussels, Belgium. 17th Oct. 2019. Angela Merkel, Chancellor of Germany gives a media conference at the conclusion of an EU summit.

Le vide que laissera Merkel

Alors que la chancellerie allemande s’apprête à se séparer de sa figure historique, Angela Merkel, l’incertitude règne.Le départ de la femme qui cimente l'union des Européens sera lourd de conséquences, si la Commission reste incapable de fédérer et l'Allemagne d'imposer une direction à la politique extérieure de l'Union européenne.

Le projet européen a toujours eu ses failles, mais elles ont rarement provoqué des tremblements de terre. C'est en grande partie grâce à l'Allemagne, qui s'est révélée être un arbitre compétent pour régler les différends entre les États membres de l'Union européenne, en particulier pendant les 16 années de mandat de la chancelière Angela Merkel. Son dernier mandat s'achevant en septembre, l'Union européenne va-t-elle connaître une secousse, voire pire ?

Lorsque l'Europe se concentrait exclusivement sur la consolidation du marché unique, ses lignes de fracture étaient essentiellement économiques. Pendant la crise de l'euro qui a débuté en 2009, les fissures économiques se sont creusées, de nombreux pays «austères» du nord de la zone euro se retrouvant en désaccord avec leurs voisins du sud, supposés «prodigues».

Il a fallu attendre la pandémie de Covid-19 pour que les membres de l'Union européenne, grâce notamment à Mme Merkel, se mettent d'accord sur un mécanisme de transfert budgétaire européen. Mais même le fonds de relance de l’union, Next Generation EU, a une portée limitée. Et les plans de dépenses nationaux dans le cadre de ce programme se sont accompagnés de nombreuses controverses.

Différents autours de l’État de droit

Outre les différents économiques, l’évolution de l'Europe vers une intégration toujours plus large s'accompagne de divergences politiques croissantes. Si les désaccords entre les États membres ne manquent pas - la question de la migration en est un exemple frappant -, les divisions les plus importantes concernent, d'une part, l'article 2 du traité sur l'Union européenne et, d'autre part, la politique étrangère.

L'article 2 énonce les principes fondateurs de l'Union : «le respect de la dignité humaine, la liberté, la démocratie, l'égalité, l'État de droit et le respect des droits de l'homme». Mais son interprétation a été une source de conflits importants, la Pologne et la Hongrie étant au centre de la controverse.

Depuis sa victoire écrasante aux élections législatives de 2010, le Premier ministre hongrois Viktor Orbán s'est attaqué à l'État de droit, érodant les libertés civiles et renforçant considérablement le pouvoir exécutif. Le parti illibéral au pouvoir en Pologne, Droit et Justice (PiS), a fait de même après son accès à la présidence en 2015, concentrant ses attaques sur le système judiciaire.

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L’impuissance de la Commission européenne

Bien sûr, l'UE a reconnu ces agressions comme telles. En décembre 2017, la Commission européenne est allée jusqu'à invoquer contre la Pologne, pour la première fois, l'article 7 du traité. Ce mécanisme permet de tenir pour responsables les gouvernements lorsque leurs actions menacent l'État de droit, les droits de l'homme ou les principes démocratiques - contre la Pologne. En septembre 2018, le Parlement européen a entrepris la même procédure à l'encontre de la Hongrie. Mais le Conseil ne s’est pas encore prononcé sur le sujet, affirmant qu'il «reviendra sur la question».

Pendant ce temps, les violations se poursuivent. En juin 2019, la Cour de justice de l'Union européenne a jugé que la réforme controversée de la Cour suprême polonaise par le gouvernement du pays enfreignait le droit européen, car elle portait atteinte au principe «d'inamovibilité» des juges. La Commission a donné à la Pologne jusqu'au 16 août pour se conformer à l'arrêt, sous peine de s'exposer à des sanctions financières.

Mais les antécédents de la Commission en matière de mise à exécution de telles menaces ne sont pas particulièrement convaincants. Après tout, elle a également déclaré que leurs atteintes à l'État de droit pourraient empêcher les deux pays de recevoir leur part du fonds Next Generation EU. Mais la commission a déjà reporté sa décision concernant la Hongrie, et devrait faire de même pour la Pologne, bien que les deux gouvernements utilisent la crise de la Covid-19 comme prétexte pour resserrer davantage leur emprise.

Les échecs de la politique allemande

La présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, semble espérer l’élimination du parti Fidesz de Viktor Orbán et du PiS lors des prochaines élections en Hongrie et en Pologne. Qu’on ne s’y trompe pas, en effet : l’Allemagne a délibérément rendu floue la politique européenne pour contenir ses membres «illibéraux» et antidémocratiques. Si le pilier de l’Union avait voulu qu’elle prenne des mesures concrètes pour faire respecter l’article 2, ce serait fait.

Les résultats de la politique étrangère de l'Europe sont tout aussi décevants, et l'Allemagne a une fois de plus sa part de responsabilité dans ce manque d'orientation. Des relations avec la Turquie à l'accord global sur les investissements avec la Chine - signé le dernier jour de la présidence allemande du Conseil européen - l'Union a pris un certain nombre de décisions douteuses.

Exception Russe

Et pourtant, il est une question de politique extérieure où l'Allemagne n’a pas pu exercer son influence habituelle : la Russie. Dans ce domaine, elle a adopté une position claire, poussant à la normalisation des relations. Le récent accord conclu par Mme Merkel avec l'administration du président américain Joe Biden pour permettre l'achèvement du gazoduc Nord Stream 2, qui acheminera le gaz russe directement en Allemagne, en est l'illustration.

Avec le soutien du président français Emmanuel Macron, Mme Merkel a également demandé à ce que l'UE invite le président russe Vladimir Poutine à un sommet. Au lieu de cela, le Conseil de l'UE a récemment approuvé une déclaration établissant une position dure à l'égard de la Russie. La réunion houleuse qui a abouti à cette déclaration a illustré une ligne de fracture européenne fondamentale, celle qui divise les pays en deux blocs, reflétant presque parfaitement les divisions de l'époque de la guerre froide.

Le temps des décisions

Un tel rejet de la politique allemande est loin d’être la norme. Au contraire, l'Allemagne est habituée à prendre les devants, et ses partenaires européens à suivre. Grâce à son impressionnante capacité à préparer, amorcer et cajoler ses alliés et ses opposants, Mme Merkel a sorti l'UE du gouffre plus d'une fois. Elle n'a peut-être pas bouché les fractures qui fissurent l’Europe, mais elle sait certainement comment les dépasser.

La stratégie allemande consistant à attendre que les situations désespérées appellent des mesures désespérées a permis à l'Union de rester intacte. Mais elle a également permis à l'UE d'éviter de prendre position sur des questions importantes, souvent au profit de ceux qui enfreignent les règles et des autocrates. Quel que soit le successeur de Mme Merkel, les dirigeants de l'UE devront prendre des décisions difficiles, à commencer par comment traiter avec les hommes forts, à l'intérieur et à l'extérieur des frontières de l'Union.

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