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Le retour de la science

L’expérience des États-Unis sous Donald Trump a montré que le respect de la science et des faits ne va pas de soi. La pandémie pourrait permettre de le restaurer, à moins que la course au vaccin n’achève de le miner.

Pendant la pandémie de Covid-19, la science s’est révélée un guide indispensable pour les gouvernements, les décideurs politiques et tout le public, quelle que soit l’importance des décisions à prendre. En raison du besoin urgent d’informations fiables sur le virus, les revues scientifiques ont accéléré leur processus de publication des recherches. Certaines revues de premier plan, dont Nature, ont publié des résumés de l’état de l’art sur le virus à l’intention des décideurs politiques. En diffusant leurs découvertes aussi rapidement que possible, les scientifiques du monde entier ont contribué à ralentir la propagation de la maladie et à sauver des vies. Aujourd’hui, tous les yeux sont tournés vers la recherche pour mettre au point de nouveaux traitements et vaccins.

Mais l’évolution rapide des normes de publication et la simplification des processus de révision par les pairs doivent-elles nous inquiéter, puisqu’elles pourraient accroître la probabilité de publications scientifiques erronées ? Les politiciens, les entreprises et d’autres acteurs vont-ils utiliser ou de manière abusive les résultats préliminaires ?

Les rétractations des études qui ont soutenu l’utilisation de l’hydroxychloroquine dans le traitement de la Covid-19 indiquent que de telles questions ne sont pas injustifiées. La course folle aux remèdes conduit à de tels accidents. La pression politique et le regard des médias sont plus susceptibles d’entraîner la suppression ou la fabrication de preuves, l’élimination des obstacles, la censure ou la coercition des scientifiques, les conflits d’intérêts et la politisation de décisions comme les nominations aux conseils consultatifs. Au cours de cette année, il y a eu une augmentation des publications liées à la Covid-19 sur les serveurs tels que medRxiv et bioRxiv, et certaines de ces publications contiennent des données scientifiques douteuses.

Appréciation du public ; méfiance politique

La perception qu’a le public de la science est encore plus cruciale dans l’appréciation des crises futures comme le changement climatique. Étant donné le degré d’incertitude qui régnait au début du coronavirus, le public n’a eu d’autre choix que d’écouter les scientifiques, et en particulier les épidémiologistes, les virologistes et les immunologistes. Ces voix ont été largement entendues dans les pays développés comme dans les pays en développement, ce qui laisse penser que la pandémie a peut-être amélioré l’appréciation du public à l’égard de l’expertise scientifique.

Mais jusqu’à présent, la situation a été plutôt mitigée. D’une part, lorsqu’il est devenu évident que le monde était confronté à une crise historique, l’Italie, la France et d’autres pays durement touchés ont créé des groupes de travail composés de scientifiques très respectés. Ces experts ont passé au crible les preuves scientifiques disponibles et ont formulé des recommandations sur la manière de procéder – recommandations majoritairement suivies par l’opinion publique.

D’autre part, l’expérience américaine a récemment montré que le respect instinctif de la science ne va pas de soi, même dans un contexte de crise sanitaire de plus en plus grave. Sous la direction du président américain Donald Trump, les gouverneurs des États et d’autres dirigeants politiques ont nié, déformé ou simplement ignoré la science, et les propres conseillers de Trump ont ouvertement attaqué dans la presse l’immunologiste Anthony Fauci, le désormais célèbre directeur de l’Institut national américain des allergies et des maladies infectieuses.

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Après des mois de souffrances à cause de la pandémie, les pays qui ont suivi scrupuleusement les préconisations scientifiques ont pu contenir le nombre de décès dus à la Covid-19. Il s’agit notamment de l’Allemagne, de la Nouvelle-Zélande, de l’Australie, de l’Autriche, de la Corée du Sud, de Taïwan et de Hong Kong. En revanche, à la fin du mois de juillet, les taux de mortalité aux États-Unis, au Royaume-Uni et au Brésil, dont le président a qualifié le virus de « petite grippe » avant de l’attraper lui-même, n’ont cessé d’augmenter depuis le début du mois d’avril.

Changement climatique

Ce bilan n’inspire pas confiance lorsqu’il s’agit de relever d’autres défis mondiaux. Après tout, les données scientifiques sur le changement climatique sont claires depuis des années. Les climatologues et le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat des Nations Unies ont exhorté les gouvernements à aplatir la courbe des émissions de gaz à effet de serre. Jusqu’à présent, les politiques adoptées par la plupart des pays prouvent que ces avertissements n’ont pas été pris au sérieux.

Au vu des conséquences qu’aura le manque de prise en compte de la science eu égard au changement climatique, la pandémie de Covid-19 pourra passer pour un simple accident de parcours. À maintes reprises, les scientifiques ont montré que le changement climatique agira comme un multiplicateur de menaces, augmentant la probabilité de conflits armés, d’inondations, de sécheresses et de conditions météorologiques extrêmes, sans parler des pandémies zoonotiques.

Il est donc essentiel de renforcer le respect à l’égard de l’expertise scientifique. Cela nécessite des efforts accrus pour améliorer la culture scientifique. Il faut éduquer l’opinion publique à interpréter les résultats scientifiques, surtout lorsqu’il s’agit de systèmes très complexes comme le climat, avec des prévisions fondées sur des probabilités. Les points de basculement catastrophiques qui pourraient survenir à un certain niveau de réchauffement climatique ne doivent pas être considérés comme des possibilités lointaines.

Que nous soyons confrontés à une catastrophe aiguë comme la pandémie de Covid-19 ou à une crise silencieuse et latente comme le changement climatique, la science doit nous guider. Nous avons vu que la grande majorité des gens se tourne effectivement vers les experts lors d’une catastrophe. Notre survie dépend de l’évaluation minutieuse des découvertes scientifiques et de leur application rapide. Si l’on attend le dernier moment, même les plus brillants esprits scientifiques ne pourront rien pour nous.

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