shutterstock_1807536244 BERLIN, GERMANY August 29, 2020. Demo in Berlin with the police at the Victory Column against the Corona Covid-19 regulations and for human rights.

Les complotistes allemands se dotent de leur propre QAnon

L’Allemagne fait face à un nouveau mouvement de contestation très hétéroclite : Querdenker. Entre revendications sociales et théorie du complot, ses racines plongent, d’après le sociologue Helmut Anheier, dans le mal-être des sociétés occidentales. L’étudier est une nécessité pour prévenir le développement de ces mouvances qui menacent la démocratie partout dans le monde.

Le 1er août 2020, environ 30 000 personnes se sont rassemblées à Berlin pour protester contre les mesures de confinement. Bien que l'événement, organisé par le mouvement Querdenker basé à Stuttgart, ait bravé l'interdiction des rassemblements publics, il s'est finalement déroulé de manière relativement pacifique. Ce ne fut pas le cas de la manifestation qui a suivi, toujours contre le confinement, le 29 août 2020.

La plupart des 38 000 participants au rassemblement du 29 août - qui a eu lieu après qu'un tribunal administratif de Berlin ait annulé l'interdiction de la manifestation par la police - se sont effectivement comportés de manière pacifique. Mais un groupe dissident comprenant de 450 à 500 manifestants, souvent d'extrême droite, a tenté de prendre d'assaut le Reichstag. L'assaut n'était ni aussi violent ni aussi bien planifié que celui du Capitole américain qui aura lieu le 6 janvier 2021 - alimenté par le « Q » américain, QAnon - mais c'était la première fois depuis l'ère nazie que le Reichstag était attaqué. Un mauvais augure pour l'Allemagne.

Des revendications qui dégénèrent

Avançons jusqu'au 1er août 2021. Le Querdenker a alors demandé l’autorisation d’organiser une manifestation réunissant environ 25 000 personnes, ce que la ville a refusé au motif que le mouvement avait déjà violé à plusieurs reprises les contraintes imposées pour combattre la pandémie. Les organisateurs ont saisi la justice et ont perdu. Un cortège a toutefois été autorisé.

Mais ce cortège s’est révélé être un cheval de Troie. Des groupes de sympathisants de Querdenker ont commencé à défiler depuis différents quartiers de la ville dans le but présumé de se rassembler à la porte de Brandebourg et devant le Reichstag. Une scène plutôt surréaliste s'en est suivi. Les 7 000 partisans de Querdenker, sans masque et faisant fi des mesures de distanciation, se sont amusés à jouer au chat et à la souris avec la police, qui avait apparemment sous-estimé l'ampleur de ce rassemblement illégal, ainsi que son caractère potentiellement violent.

La base idéologique de Querdenker

Jeu de mots, « Querdenker » connote la contrariété, d'une part, et la non-conformité d'autre part. Le mouvement a été lancé en avril 2020 par un ingénieur informatique de Stuttgart, Michael Ballweg, pour promouvoir la fin des confinements dus à la Covid-19.

Selon Ballweg et ses partisans, les mesures de santé publique mises en place pour endiguer la pandémie violent les droits constitutionnels du peuple allemand, y compris celui de la libre réunion. Ce n'est pas faux. Mais la position du gouvernement - résultat des intenses délibérations du parlement et des tribunaux sur le sujet - est que ces violations temporaires sont justifiées, étant donné la gravité de la menace posée par la Covid-19.

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Les Querdenker accusent le gouvernement de se servir de la pandémie comme d'un prétexte pour instaurer une dictature. Leur slogan favori, scandé lors de nombreuses manifestations, est « Paix, liberté, pas de dictature ».

Développement du mouvement

Après les événements d'août 2020, les revendications de « paix » de ce slogan sont de plus en plus douteuses. Il en va de même pour les droits constitutionnels mis en avant par le mouvement Querdenker pendant les confinements. Au fur et à mesure que le mouvement s'est développé - il y a maintenant des sections locales dans 59 villes allemandes - il a élargi la portée de son argumentation.

Querdenker affirme que le gouvernement a utilisé la pandémie pour créer un «état de surveillance permanente» et accorder de nouveaux pouvoirs à la police et aux gardes-frontières, «afin de restreindre davantage les droits de l'homme dans toute l'Europe». En outre, le mouvement affirme que le gouvernement a poussé les citoyens à «perdre leur emploi ... à faire des heures supplémentaires, à renoncer à leur salaire et à ruiner leur santé», et a détruit les perspectives d'avenir des jeunes en limitant l'éducation. L'Allemagne est, selon eux, aujourd'hui confrontée «au plus grand mouvement de redistribution de la base vers le sommet, et à une vague d'expropriations aux proportions historiques», et Querdenker ne «fermera pas les yeux» sur cette situation.

En liant sa principale préoccupation à des questions telles que la surveillance étatique et l'inégalité économique, le mouvement Querdenker a considérablement élargi sa base de soutien. Des anti-vaxx, des anarchistes, des libertaires, des gens de droite et des groupes ésotériques de tous bords ont rejoint le mouvement. Ce n'est pas inhabituel pour un mouvement de contestation sociale de ce genre, mais cela ne renforce guère la crédibilité des Querdenkers. 

Définir le « Q » allemand

Le fondateur du mouvement, Michael Ballweg, nie la proximité des Querdenker avec les extrémistes, affirmant que ces perceptions sont le résultat d'une couverture médiatique trompeuse et biaisée. Mais une étude poussée du mouvement des Querdenker, menée par le sociologue Oliver Nachtwey et son équipe de l'université de Bâle, suggère le contraire.

L'étude porte sur les manifestations liées à la pandémie en Allemagne, en Autriche et en Suisse. Elle révèle que ces mouvements sont hétérogènes, comprenant plusieurs groupes sociaux, souvent disparates. Ce qui les unit, c'est un sentiment d'aliénation vis-à-vis des institutions politiques, des partis politiques et des grands médias.

Ce sentiment d’aliénation, suggère l'étude, rend ces mouvements vulnérables aux théories du complot. Il n'est donc peut-être pas surprenant que les manifestations de Querdenker présentent de plus en plus d’éléments antisémites, bien que le mouvement ne soit ni particulièrement xénophobe ni islamophobe.

Nachtwey et son équipe notent que le mouvement Querdenker est profondément libertaire et que ses adeptes ont tendance à adhérer à la médecine alternative et à la pensée holistique et spirituelle. Ce dernier courant étant étroitement liée à une méfiance envers la médecine moderne et la science en général. En fin de compte, les partisans du « Q » allemand ont tendance à partager trois caractéristiques clés : la résistance aux faits (typique des théoriciens du complot), une forte croyance en leur propre version de la vérité et une suffisance qui frise l'arrogance.

Possibilité de radicalisation

Un virage à droite amplifie ces tendances. Bien que Querdenker ne puisse être considéré comme un mouvement conservateur, Nachtwey et ses collègues nous mettent en garde contre son potentiel de radicalisation croissant. Le parti de droite Alternative pour l'Allemagne (AfD) a déjà exprimé son soutien à la cause, et des membres du Reichsbürger, un groupe marginal de droite qui nie l'existence légale de la République fédérale et cherche à rétablir l'empire allemand d'avant 1918, ont souvent participé à ces rassemblements.

La question est maintenant de savoir comment l'Allemagne doit réagir. Certains ont demandé à ce que Querdenker soit rejeté hors du cadre légal et que ses 59 antennes locales soient déclarées illégales. Mais le gouvernement est peu friand de mesures aussi radicales, qui pourraient se retourner contre lui et inciter à des manifestations plus nombreuses et plus violentes encore. On peut également espérer qu'à mesure que la pandémie recule, le Querdenker perde en force.

Pourtant, même si le mouvement s'estompe, il est peu probable que ce sentiment d’aliénation et la méfiance à l'égard des autorités qui l'ont fait naître disparaissent. Ces mêmes forces ont alimentées le mouvement islamophobe Pegida, qui a organisé des rassemblements hebdomadaires en Allemagne en 2015, mais qui a fini par se dissiper, laissant derrière lui un groupe éclaté d’extrémistes. Et ces dernier pourraient bien former la base d'une autre faction de ce type lors d’un prochain développement politique controversé.

Combattre le mal-être de nos sociétés

C'est aux facteurs sous-jacents que le gouvernement allemand - et d'autres, car il ne s'agit pas d'un phénomène unique en Occident - devrait s'attaquer. Les transformations profondes des sociétés alimentent l'anxiété et peuvent donner aux citoyens le sentiment, pour reprendre les termes de la sociologue Arlie Hochschild, d'être « des étrangers dans leur propre pays ». Les « entrepreneurs politiques » comme Ballweg - ou, aux États-Unis, l'ancien président Donald Trump - s'appuient sur ces sentiments pour obtenir un soutien envers eux-mêmes et leurs causes.

La leçon est aussi simple que stimulante : les gouvernements doivent écouter attentivement, comprendre les angoisses de la population et identifier les leaders réels et potentiels de la protestation avant de s'engager, de débattre ou d'essayer de convaincre le public du caractère absurde d’une théorie du complot. Avec le temps, cette approche peut réduire la probabilité d'émergence de mouvements extrémistes et populistes déstabilisants, ou du moins diminuer le risque de violence. En attendant, ces groupes resteront une menace pour la société, et pour la démocratie.

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