Édito SAY n°4 - visuel avec infos1

SAY 4 • Le monde d’après, maintenant

Disons les choses comme elles sont.

Oui ou non, noir ou blanc.

Oui, nous allons bientôt sortir de la crise sanitaire. Cinq vaccins efficaces en un an, c’est un prodige. Mais pas une solution.

Non, ce ne sera pas une sortie franche. Il restera longtemps des poches, des variants, de quoi nourrir tout le complexe médico-médiatique qui est né de la pandémie. La rupture nette avec le passé, c’était l’an dernier : l’arrivée du virus, non son départ.

Oui, la reprise économique sera forte. Les 200 milliards d’euros d’épargne supplémentaire estimés pour fin 2021 – rien qu’en France – ne demandent qu’à se transformer en fêtes, en voyages et en gueuletons. La « bamboche » reviendra cet été ou l’hiver prochain. N’en déplaise aux peine-à-jouir qui l’ont remise dans nos vocabulaires et qui crieront au retour du virus.

Non, cela ne résoudra pas le problème des inégalités que dénoncent un peu plus loin les économistes Anne Case et Angus Deaton. Les causes de cette perversion du modèle américain sont plus profondes et plus anciennes.

Oui, la réouverture des frontières permettra de retrouver la croissance. Et c’est urgent : la famine revient dans le monde ; l’ancien Premier ministre britannique Gordon Brown a bien raison de s’en indigner. Vaccinons, rouvrons les frontières et les écoles.

Non, cela n’en prend pas le chemin. L’Europe n’a pas été à la hauteur. Dès mi-mars, Israël avait administré 100 doses de vaccin pour 100 habitants. La Grande-Bretagne 38, le Chili 36, les États-Unis 32, l’Union européenne… 11. Depuis, le nationalisme vaccinal nourrit la polémique.

« Le souvenir brouille l’image du présent »

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Oui, les Européens se sont laissés mener par le bout du nez. Quand l’université d’Oxford a cédé ses brevets à Astra Zeneca, le gouvernement britannique a imposé d’être servi en premier. Quand la start-up allemande BioNTech s’est alliée à l’américaine Pfizer, l’Allemagne et la Commission n’y ont vu que du feu. Or, un décret présidentiel américain garantissait que tous les vaccins que Pfizer fabrique aux États-Unis soient administrés sur place.

Il n’y a pas que la France. C’est toute l’Europe qui, à cause de ce retard, redémarrera un an après Israël, les États-Unis et la Grande-Bretagne.

Ces trois pays étaient gouvernés par l’extrême-droite, au moment où tout s’est joué. Donald Trump menait une sorte d’internationale, avec Benyamin Netanyahou et Boris Johnson comme porte-drapeaux et Bolsonaro dans le rôle du clown triste.

Ces pitres tragiques n’ont pas chassé le virus en niant sa gravité et en relançant le protectionnisme sanitaire. Mais l’Europe n’a pas su nommer l’ennemi. Son mélange de morgue bureaucratique, d’aveuglement politique et d’attachement au passé évoque, sinon la France de 1940, du moins les mécanismes de L’Étrange Défaite.

« Je hais les cœurs pusillanimes »

Oui. Le temps est clairement venu où l’Europe doit se doter d’une politique de puissance, en matière de santé, de numérique, d’environnement. Depuis janvier, Josep Borrell, Haut représentant de l’Union pour la politique étrangère et de sécurité et vice-président de la Commission, développe ce thème dans nos colonnes.Ce n’est qu’ainsi qu’elle pourra répondre aux attentes des peuples, contre les populistes.

Les conceptions libérales qui ont présidé à la création de l’Union européenne ne suffisent plus. Que l’on soit de gauche ou de droite, cette crise aggrave le sentiment de n’être plus que des « libéraux sans boussole », selon l’expression de l’ancienne ministre espagnole Ana Palacio.

Comment départager Suez, qui défend la concurrence sur le marché de l’eau, de Veolia, qui défend la primauté du marché financier ?

Le droit de la concurrence, fondement de la construction européenne et du libéralisme, n’est plus suffisant face aux plateformes numériques, points de passage obligé entre clients et producteurs, monopoles et monopsones. Les découper en plusieurs mini-Facebook ne les empêcherait pas d’extraire une rente, comme le montrent l’économiste Mariana Mazzucato et le pionnier du Web Tim O’Reilly.

Le numérique change de sens. La technologie de libération des foules, à l’œuvre depuis les Printemps arabes jusqu’à GameStop, a généré une structure géopolitique aussi bien qu’une révolution économique.

La transformation numérique ne ralentira pas son allure. La consommation forcée de services numériques pendant toute une année a créé des habitudes. Netflix sera toujours plus facile d’accès qu’une salle de cinéma.

« C’est un fait. Les faits sont têtus… »

Oui, Amazon remporte la crise sanitaire. Carrefour réussira peut-être à se réinventer. Mais le marchand de fruits et légumes de Mulhouse ou de Clermont-Ferrand, le libraire de Mantoue ou de Chemnitz, le restaurant de Minneapolis ou de Coventry…

Le rebond général de l’activité ne se fera pas sans une réinvention douloureuse. Qui souffrait avant-crise ? Les commerces des centres-villes. Qui a le plus souffert de la crise ? Les commerces des centres-villes. Où se concentreront les faillites quand les centres commerciaux rouvriront et qu’on débranchera le quoi-qu’il-en-coûte, qu’il faudra rembourser les PGE et payer les salaires ?

Marine Le Pen est la seule candidate assurée par les sondages d’être au second tour de l’élection présidentielle, l’an prochain.

Ce ne sont pas les projets d’euro numérique ou d’économie à l’hydrogène, tout méritoires qu’ils soient, qui feront changer d’avis ses électeurs.

« … Il est plus facile de s’arranger avec les statistiques »

Oui, la Chine a gagné aussi. Elle a réussi à contenir le fléau avant tout vaccin et mieux que tous les autres grands pays. Cela rapproche la date où elle deviendra la première économie mondiale : dès 2026, peut-être.

Rien de moins certain qu’une statistique chinoise. Mais quand même : moins de 5 000 morts contre plus de 500 000 aux États-Unis et autant en Europe (hors Grande-Bretagne).

Ces chiffres marqueront durablement l’opinion. Ils confèrent au régime néocommuniste un prestige nouveau – quoi qu’en pense, plus loin, Harold James.

Ce n’est pas une raison pour imiter son modèle autoritaire de dépistage et d’isolement forcés.

Déjà, la Covid-19 a fait reculer la liberté partout dans le monde, dénonce l’ONG Freedom House. Le virus rend autoritaires les pays libres et tyranniques les pays autoritaires.

Le meilleur des mondes d’après

Oui, face au protectionnisme vaccinal et au recul de la démocratie, tout comme face au réchauffement global et aux inégalités, le multilatéralisme constitue la seule solution, sinon la meilleure. C’est pourquoi nous accueillons l’appel de l’ancienne directrice de l’OMS Gro Harlem Brundtland pour un Bretton Woods de la Santé et celui d’Emmanuel Macron et Angela Merkel en faveur du multilatéralisme.

Il ne faut pas bouder son plaisir à voir Joe Biden revenir aux grands thèmes de l’atlantisme et de la défense des droits de l’homme et ramener les États-Unis dans les institutions multilatérales. Mais les deux grandes priorités du mandat de Joe Biden, ce sont Miser sur Tokyo pour contenir Pékin et la Covid-19.

Pas les institutions internationales et l’Europe.

Les prises de position de la nouvelle administration reviennent à faire de l’Otan « une Sainte-Alliance des démocraties libérales », selon l’expression de Thierry de Montbrial. L’éloignement entre les États-Unis et l’Europe lui semble inévitable.

Cependant l’Europe ne peut pas, seule, confronter la Chine ni la Russie. Tout au plus la Turquie. Et ce n’est déjà pas facile.

Joe Biden ressemble étonnamment à Franklin D. Roosevelt, comme le remarque Ian Buruma. Un « président normal » confronté à des circonstances exceptionnelles.

Ce n’est pas le seul exemple. Jimmy Carter aussi était un homme normal, digne, honnête et probe, élu pour redresser l’Amérique après le mandat d’un républicain dont la corruption a déshonoré les États-Unis. Cela ne s’est pas bien fini.

Kamala Harris représente l’avenir. Le moule semble cassé, qui a produit aux États-Unis des dirigeants comme Joe Biden et Anthony Blinken, modérés, europhiles, pétris des Lumières. On perd la francophonie, on gagne une femme « noire » qui dans trois ans affrontera un homme « blanc » pour la présidence des États-Unis. Cela peut mal finir.

Sans attendre

Non, il n’y aura pas de monde d’après. Il faut revenir sur nos valeurs dès à présent, trouver des idées nouvelles pour les défendre.

Oui, il faut tout de même persévérer et renforcer l’État, mais l’État de droit.

Oui, le monde d’après c’est maintenant.

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