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Le grand changement du climat financier

La pandémie de Covid-19 a fait saisir aux marchés financiers l’urgence de faire face à la menace climatique. Les investisseurs intègrent l’analyse de la transition climatique à leurs stratégies. Les décideurs politiques sont eux forcés de reconnaître que les marchés les prennent de vitesse sur ce front critique.

Ce début d’année a vu le plus grand choc qu’aient connu les marchés pétroliers depuis 70 ans. Fin juillet, les actions « oil and gas » dans le S&P 500 ont chuté de 45 % ; Royal Dutch Shell a réduit son dividende pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, et BP a amorti 17,5 milliards de dollars de la valeur de ses actifs. Dans le même temps, les actions des énergies propres ont augmenté d’un peu plus de 20 %, soit à peu près la même chose que le secteur technologique. De telles perturbations incitent fortement les investisseurs et les entreprises à réaffecter des capitaux. La forte baisse des prix de l’énergie a accéléré les inquiétudes concernant les « actifs échoués » ou « bloqués » – stranded assets –, perdant toute valeur dans les livres comptables des entreprises. Une hypothèse jusqu’alors purement théorique est devenue un scénario plausible. Jusqu’à présent, le fait que les politiques écologiques ne fonctionneraient que si les investisseurs réévaluaient le coût du capital pour les différentes entreprises constituait la préoccupation principale. Voici l’heure venue : les financiers réévaluent désormais leurs portefeuilles en intégrant les risques associés à une transition climatique.

Des normes financières pensées pour le climat

Jusqu’à présent, les investisseurs, les prêteurs et les assureurs n’avaient pas une vision claire de la situation des entreprises face au réchauffement de la planète, à l’évolution des réglementations, à l’émergence de nouvelles technologies et à l’évolution du comportement des consommateurs. Sans ces informations, les marchés financiers ne peuvent pas évaluer efficacement les risques et les opportunités liés au climat. Tant qu’ils ne sont pas mesurables, les risques climatiques ne sont pas gérables d’un point de vue financier. Mais des progrès significatifs ont été réalisés en la matière, ce qui permet de transformer les discours en actions et mobiliser les capitaux en conséquence. Le comité de stabilité financière du groupe de travail sur la divulgation financière liée au climat (TCFD), qui a été dirigé en 2015 par Mark Carney, alors gouverneur de la Banque d’Angleterre, a produit des normes à partir desquelles il est possible de travailler. Aujourd’hui, les normes TCFD ont été adoptées volontairement par plus de 1 000 entreprises, dont la plupart des institutions financières mondiales. Elles deviennent ainsi la norme par défaut.

Point de bascule

En fait, nous avons probablement atteint le point de bascule au-delà duquel les normes TCFD vont prévaloir. Même s’il n’y a pas encore eu de pression réglementaire, un nombre croissant de propriétaires d’actifs et de leurs gestionnaires demandent aux entreprises de rendre compte de ces normes. L’Office d’investissement du régime de pensions du Canada, qui représente 400 milliards de dollars, est la toute dernière institution à lier ses investissements aux normes TCFD et du Sustainability Accounting Standards Board. Et l’investisseur militant Chris Hohn a déclaré que son fonds fera pression sur les propriétaires d’actifs pour qu’ils licencient les gestionnaires de fonds qui n’insistent pas sur la transparence climatique. Autre évolution encourageante : des instituts de normalisation concurrents, par peur de ne pas devenir la source de référence du secteur, commencent à collaborer.

Les données ne peuvent pas tout

Alors que de plus en plus de juridictions s’apprêtent à codifier de nouvelles normes, celles qui ne le font pas risquent de perdre leur pertinence. De même, les principales sociétés d’analyse de données et les fournisseurs d’indices achètent ou développent des capacités pour aider les investisseurs à concevoir des portefeuilles plus sensibles au climat selon les mêmes normes générales. À mesure que s’atténuera la cacophonie des normes concurrentes, d’autres acteurs des marchés financiers suivront. Cependant, les données à elles seules ne sont pas une solution miracle. Mesurer et évaluer les tendances à long terme et les interactions entre la science du climat, les politiques publiques, l’économie et les marchés financiers est une entreprise complexe. Dans un monde où les chaînes d’approvisionnement mondiales sont interconnectées et où les environnements juridiques, réglementaires et opérationnels se recoupent, il n’est pas facile pour les acteurs du marché de comprendre l’impact potentiel du changement climatique et les réponses stratégiques à y apporter.

C’est pourquoi les banques centrales introduisent des tests de résistance au changement climatique, un outil essentiel pour garantir une gestion des risques, une résilience et une transparence adéquates dans le système financier. Déjà, 15 banques centrales ont mis en place des tests non seulement pour les banques, mais aussi pour les assureurs et, dans certaines juridictions, pour les fonds de pension. Afin de créer une base solide pour ce processus, le réseau des banques centrales et des superviseurs a travaillé avec des climatologues et des investisseurs pour concevoir trois scénarios probables de politique climatique. L’idée est de déterminer si les entreprises sont prêtes pour la transition vers une économie à faibles émissions de carbone. Ces tests devraient contribuer à rapprocher les risques climatiques de la prise de décision financière. Mais il est important de rappeler que la mission des banques centrales se limite à la résilience économique et financière. Elles ne pourront offrir qu’une réponse partielle au défi climatique.

Le rôle clé des politiques et des régulateurs

Il faut maintenant que les décideurs politiques et les régulateurs rattrapent les progrès des marchés en soutenant l’effort de développement de normes communes. La meilleure solution serait d’appliquer le cadre de la TCFD à tous les comptes financiers. Cela dit, les décideurs politiques devront faire preuve de souplesse et d’humilité pour éviter de recourir à des normes obsolètes ou de créer une montagne de paperasse.

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Tout aussi importantes seront les politiques publiques qui favorisent une transition climatique en douceur, telles que celles proposées dans le Green Deal européen. Jusqu’à présent, peu de gouvernements ont été prêts à s’engager dans la voie d’une taxe sur le carbone. Pourtant, en coulisses, la plupart des investisseurs et des financiers reconnaissent déjà qu’une telle taxe accélérerait le passage à une économie à faible intensité de carbone. Selon Refinitiv, définir le prix du carbone à 75 dollars par tonne coûterait aux entreprises mondiales environ 4 000 milliards de dollars. Comme le souligne mon collègue Axel Weber, président de l’UBS, cela modifierait profondément les incitations, ce qui pourrait donner naissance à un vaste marché des émissions négociables.

50 nuances de vert

Enfin, pour faire bouger non pas des milliards mais des billions de dollars dans la bonne direction, nous avons besoin de ce que Mark Carney a appelé « 50 nuances de vert ». Aucun modèle de financement, aucune position d’investissement ne suffira à elle seule. Une politique d’exclusion des portefeuilles, l’engagement et l’investissement à impact ont tous leur utilité ainsi que leurs propres défis. L’objectif le plus important est de mobiliser des capitaux, ce qui signifie qu’il faut éviter de définir un ensemble de règles rigides qui limiteraient trop les possibilités de diversification des portefeuilles.

Le conseil hypothétique de Warren Buffett à un investisseur cherchant à tirer profit de l’industrie automobile naissante en 1900, – vendre le cheval à découvert –, vaut la peine d’être pris en considération aujourd’hui. Un investissement réussi consiste souvent autant à éviter les perdants qu’à choisir les gagnants. Les marchés sont en plein essor et les décideurs politiques doivent y prendre garde.

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