Soljenitsyne © press 👍 and ⭐ de Pixabay

Le déclin du courage

ABONNÉS • Face au virus, faut-il relire le discours de Harvard d’Alexandre Soljenitsyne ? Ou est-ce face au politiquement correct ? (une vesion courte est parue dans SAY 3, 1er trim. 2021).

Visionnaire, parfois même, au regard des circonstances actuelles. Dénonçant tour à tour la mollesse des dirigeants, la toute-puissance des médias, l’individualisme et la société de consommation, la suprématie du droit sur la morale, l’idéal de liberté tournant en «débridement des passions», la recherche du seul bien-être matériel et la progression «dans une direction sociale déclarée, la main dans la main avec le brillant Progrès technique», mais surtout la perte de toute spiritualité, Alexandre Soljenitsyne refusait de prendre l’Occident comme modèle universel à promouvoir pour le reste du monde. Il avertissait ce même Occident de «la facture présentée par les anciennes colonies» que celui-ci ne «finira jamais de payer, même quand il aura restitué ses dernières terres coloniales et donné, de surcroît, tous ses biens».

En fait, et comme d’autres avant lui tel Oswald Spengler et son Déclin de l’Occident (1918), l’écrivain apatride dénonçait une société en déclin, incapable de faire face aux défis qui l’attendent, miné au même titre que le marxisme par un «matérialisme sans borne, [une] liberté par rapport à la religion et la responsabilité religieuse (…), [une] concentration sur la construction sociale et [une] allure scientifique de la chose». Mais venant de la bouche d’un homme qui avait vécu les horreurs du communisme, de ses mensonges et de son idéologie, le choc fut brutal pour ceux qui attendaient de celui qui s’était exilé sur la terre américaine une reconnaissance des «valeurs» de l’Occident, du Bien sur le Mal. Le titre du discours ne trompe guère : Le déclin du courage, déclin qu’il estime «particulièrement sensible dans la couche dirigeante et dans la couche intellectuelle dominante». Il y a comme une résonance dans ses propos sur le manque de courage de nos sociétés aux difficultés de notre époque, où le «en même temps» constitue au contraire le refus d’assumer une décision, qui doit être automatiquement contrebalancée par une autre décision venant apporter satisfaction à ceux que la première décision contrarie. 

Vertement critiqué dès que ce discours fut prononcé, le Prix Nobel de littérature (1970) ne renia jamais ses propos. Bien sûr, il y a des excès, et la forme du discours vise à secouer un parterre d’étudiants fraichement diplômés afin de les «sortir du cadre» de ce qu’il appelle les «idées à la mode», que l’on traduirait aujourd’hui par la pensée du «politiquement correcte». Soljenitsyne dérange encore aujourd’hui, en ce que ses propos ne réclament pas «plus de liberté» ni «plus de droits», mais au contraire, il considère qu’il s’agit «de ne plus tant affirmer les droits des gens que leurs devoirs». On pense ici à l’essai de Simone Weil dans son Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain écrit à Londres pendant l’Occupation, quelques semaines avant sa mort. 

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