shutterstock_1123252001 US marine corps and South Korea marine corps soldiers participating in Ssangnyong landing operation exercise on March 31, 2014 in Pohang, South Korea.

La nouvelle stratégie de l'Amérique

Les États-Unis ont pour ambition de construire leur futur autour d’une rivalité avec la Chine. Mais revenir simplement à confrontation similaire à celle qui les a opposé à l’URSS serait bien mal comprendre les enjeux du XXIème siècle. Une évaluation minutieuse de la situation actuelle est nécessaire pour le succès de cette stratégie.

Depuis 2017, les États-Unis sont revenus à la «compétition entre grandes puissances», cette fois avec la Chine. Pendant les quatre décennies de la guerre froide, la stratégie des États-Unis était axée sur l'endiguement de l'Union soviétique. Pourtant, dans les années 1990, après l'effondrement de l'Union soviétique, l'Amérique a été privée de cette étoile polaire. Après les attaques terroristes du 11 septembre 2001, l'administration du président américain George W. Bush a tenté de combler ce vide avec un nouveau front qu'elle a appelée «global war on terror» (guerre globale contre le terrorisme). Mais cette approche n’a pas fourni de chemin clair à suivre et a conduit à de longues guerres, menées par les États-Unis, dans des régions reculées comme l'Afghanistan et l'Irak.

Les grande stratégies américaines se concentrent sur les principales menaces pour sa sécurité, son économie et ses valeurs. La compétition avec la Chine se focalise aussi sur ces trois axes. Si le terrorisme est un problème permanent que les États-Unis doivent traiter avec sérieux, il représente une menace moindre que les grandes puissances rivales. Le terrorisme est comme le jujitsu, dans lequel un adversaire faible retourne la puissance d'un acteur plus important contre lui-même. Si les attentats du 11 septembre ont tué plus de 2 600 Américains, les guerres interminables que les États-Unis ont menées en réponse à ces attentats ont coûté bien plus de vies, ainsi que des milliers de milliards de dollars. Alors que l'administration du président Barack Obama a tenté de se tourner vers l'Asie - la partie de l'économie mondiale qui connaît la croissance la plus rapide - l'héritage de la guerre mondiale contre le terrorisme a maintenu son pays embourbé au Moyen-Orient.

Comprendre les enjeux géopolitiques

Une stratégie de compétition entre grandes puissances peut aider l'Amérique à se recentrer, mais elle présente deux problèmes. Premièrement, elle regroupe des types d'États très différents. La Russie est une puissance en déclin et la Chine une puissance montante. Les États-Unis doivent apprécier la nature unique de la menace que représente la Russie. Comme le monde l'a tristement découvert en 1914, à la veille de la Première Guerre mondiale, une puissance en déclin (l'Autriche-Hongrie) peut parfois être celle qui accepte les de risques d’un conflit de grande ampleur. Aujourd'hui, la Russie est en déclin démographique et économique, mais elle conserve d'énormes ressources qu'elle peut utiliser pour influencer tous les domaines de la géopolitique, du contrôle des armes nucléaires au Moyen-Orient, en passant par les cyberconflits. Les États-Unis ont donc besoin de penser leur stratégie pour qu'elle ne jette pas la Russie dans les bras de la Chine.

Un deuxième problème est que ce concept de rivalité entre grandes puissances n’engage pas suffisamment les protagonistes face aux nouveaux types de menace auquel nous sommes confrontés. Les problématiques de sécurité nationale et l'agenda politique mondial ont changé depuis 1914 et 1945, mais la stratégie américaine sous-estime actuellement les nouvelles menaces de la mondialisation et du changement climatique. Ce dernier coûtera des milliers de milliards de dollars et peut causer des dommages similaire à ceux d'une grande guerre ; la pandémie de COVID-19 a déjà tué plus d’Américains que toutes les guerres du pays, réunies, depuis 1945.

Repenser les outils de la lutte

Pourtant, la stratégie américaine actuelle se traduit par un budget du Pentagone qui est plus de 100 fois supérieur à celui des US Centers for Disease Control and Prevention, et 25 fois supérieur à celui des National Institutes of Health. L’ancien secrétaire au Trésor américain Lawrence H. Summers et d’autres économistes ont récemment appelé à la création d’un fonds annuel de 10 milliards de dollars pour contrer les menaces sanitaires mondiales, ce qui est «ridicule par rapport aux 10 000 milliards de dollars que les gouvernements ont déjà engagés dans la crise du COVID-19».

Pendant ce temps, les responsables politiques américains débattent de la manière de traiter avec la Chine. Certains politiciens et analystes qualifient la situation actuelle de nouvelle guerre froide, mais faire entrer la Chine dans cette logique fausse la vision du véritable défi stratégique auquel l'Amérique est confrontée. Les États-Unis et l'Union soviétique avaient peu de commerce bilatéral ou de contacts sociaux, alors que l'Amérique et ses alliés commercent intensément avec la Chine et admettent plusieurs centaines de milliers d'étudiants chinois dans leurs universités. Le président Xi Jinping n'est pas Staline, et le système chinois n'est pas marxiste-léniniste mais bien un «léninisme de marché» - une forme de capitalisme d'État soutenu par un mix hybride d'entreprises publiques et privées asservies à une élite autoritaire du parti.

S'abonner à SAY
3écrans+4couv transparent 240 dpi

S'abonner à SAY

Profitez d'un accès illimité aux idées et opinions des plus grands penseurs du monde, y compris des lectures hebdomadaires, des critiques de livres et des interviews !  

Offre de l'été : 70€ au lieu de 78€

S'abonner maintenant !

Deux puissances interdépendantes

En outre, la Chine est désormais le premier partenaire commercial de plusieurs pays. L'Amérique peut découpler certaines entreprises chinoises de son économie pour des raisons de sécurité, comme Huawei et son réseau de télécommunications 5G, mais essayer de freiner tout le commerce avec la Chine serait trop coûteux. Et même si réduire l'interdépendance économique est possible, les États-Unis ne peuvent échapper à l'interdépendance écologique qui obéit aux lois de la biologie et de la physique, et non de la politique.

Puisque l'Amérique ne peut pas s'attaquer seule au changement climatique ou aux pandémies, il faudra jouer habilement sur la coexistence de plusieurs formes de pouvoir. Pour résoudre ces problèmes mondiaux, les États-Unis devront coopérer avec la Chine en même temps qu'ils continueront à rivaliser avec sa marine pour défendre la liberté de navigation en mer de Chine méridionale. Si la Chine refuse de coopérer et choisit la confrontation permanente, elle se fera du tort à elle-même.

Une évaluation nette et minutieuse de la situation est nécessaire pour que cette stratégie de compétition entre puissances soit fructueuse. La sous-estimation engendre la complaisance, tandis que la surestimation suscite la peur. L'une comme l'autre conduisent à des erreurs de calcul.

Coopérer pour rivaliser

La Chine est la deuxième plus grande économie du monde et son PIB pourrait dépasser celui des États-Unis dans les années 2030. Mais même si c'est le cas, le revenu par habitant de la Chine reste inférieur à un quart de celui des États-Unis, et le pays est confronté à de nombreux problèmes économiques, démographiques et politiques. Son taux de croissance économique ralentit, la taille de sa population active a atteint son maximum en 2011 et elle a peu d'alliés politiques. Si les États-Unis, le Japon et l'Europe coordonnent leurs politiques, ils représenteront toujours la plus grande partie de l'économie mondiale et pourront d'imposer un ordre international fondé sur des règles communes, capable de façonner le comportement de la Chine. Cette alliance est la clef de voûte d’une stratégie visant à contenir la montée en puissance de l’empire du milieu.

Comme l'affirme l'ancien Premier ministre australien Kevin Rudd, l'objectif de la compétition avec la Chine n'est pas la victoire totale sur une menace existentielle, mais plutôt une « compétition stratégique régulée ». Pour ce faire, l'Amérique et ses alliés devront éviter de diaboliser la Chine. Ils devraient plutôt considérer une «rivalité coopérative», qui exige qu'une attention égale soit portée aux deux termes de la relation. Dans ces conditions, les États-Unis peuvent réussir, mais seulement en réalisant que cette compétition entre puissance ne s’inscrit pas dans la continuité de celles du XXème siècle.

https://www.say.media/Wwfkrh1