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La neutralité carbone à la mode chinoise

L’engagement de la Chine à atteindre la neutralité carbone d’ici à 2060, désormais inscrit dans son 14e plan quinquennal (5YP), a suscité l’enthousiasme de la communauté internationale. Si la Chine y parvient, elle pourrait à elle seule réduire les températures mondiales de 0,25° Celsius par rapport à leur augmentation prévue. Mais son plan est-il réaliste ?

Atteindre la neutralité carbone est un formidable défi pour tout pays, en particulier si ce dernier dispose d’une économie importante et en développement. Ce défi se décompose en deux dimensions : réduire les activités économiques émettrices de gaz à effet de serre (GES) et produire moins d’émissions, soit par des compensations telles que le reboisement, soit en substituant des sources d’énergie renouvelable aux combustibles fossiles.

Dans le cas de la Chine, il est peu probable que les activités économiques émettrices de GES diminuent. La Chine est un pays à revenu intermédiaire qui compte 1,4 milliard d’habitants, dont près de la moitié vit avec des revenus égaux ou inférieurs à ceux de l’Afrique subsaharienne. Même si la Chine parvient à développer ses secteurs de haute technologie (comme le nouveau plan quinquennal vise à le faire), il y aura toujours des centaines de millions de personnes qui auront besoin d’emplois dans des secteurs à forte intensité énergétique comme l’industrie manufacturière.

En outre, même si la croissance économique de la Chine sera plus lente qu’au début des années 2000, la consommation d’énergie des ménages continuera d’augmenter en raison de la demande croissante de voitures et d’autres appareils ménagers typiques des revenus moyens. En 2020, il y avait 281 millions de voitures (204 pour 1000 personnes) en Chine, contre 279 millions (816 pour 1000 personnes) aux États-Unis et 78,9 millions (649 pour 1000 personnes) au Japon. Si le taux de motorisation de la Chine atteint le même niveau que celui des États-Unis ou du Japon, le nombre de voitures y sera triplé.

1,2 milliard de consommateurs

Certes, selon les prévisions, la population chinoise devrait tomber à moins de 1,2 milliard d’habitants en 2065. Néanmoins, sa consommation totale d’énergie restera élevée. À titre de comparaison, en 2019, les Américains ont consommé 26 291 térawattheures (TWh) par an pour une population de 328,2 millions d’habitants, tandis que les Japonais ont consommé un total de 5 187 TWh par an pour une population de 126,3 millions d’habitants. Si les 1,2 milliard de chinois de 2065 pratiquaient les mêmes activités que leurs homologues plus riches aujourd’hui, ils consommeraient entre 48 050 TWh (en se comportant comme les Japonais) et 93 725 TWh (en se comportant comme les Américains) par an.

La capacité de la Chine à introduire progressivement des sources d’énergie renouvelable est plus prometteuse. Le pays a déjà réalisé d’énormes investissements dans la mise en place d’un système de transport public qui ne dépend pas des combustibles fossiles, et il progresse rapidement dans le domaine florissant des véhicules électriques. La grande inconnue est de savoir si la Chine sera capable de produire suffisamment d’énergie pour répondre à tous ses besoins domestiques et industriels sans recourir aux combustibles fossiles.

Certains signes positifs montrent qu’elle en est capable. Le nouveau plan quinquennal vise à porter la part de l’énergie éolienne, hydroélectrique et solaire à 25 % du mix électrique d’ici à 2030, contre 15 % dans le plan quinquennal précédent. Bien qu’il s’agisse d’un objectif ambitieux, les récentes avancées technologiques le rendent éminemment réalisable.

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Par exemple, étant donné que les ressources solaires, éoliennes et hydroélectriques de la Chine sont concentrées dans ses provinces occidentales, alors que la plupart de ses besoins en électricité sont concentrés dans ses zones côtières orientales, le transport d’électricité sur de longues distances, très inefficace, limitait auparavant le potentiel des énergies renouvelables. Mais après avoir investi massivement dans la résolution de ce problème, la Chine a maîtrisé le transport d’électricité à ultra-haute tension, qui permet à l’électricité de traverser le pays à faible coût. Cette technologie avancée est désormais au cœur du nouveau plan d’infrastructure du gouvernement, qui vise à transformer la structure du secteur énergétique chinois au cours des cinq prochaines années.

Le pari du nucléaire

L’énergie nucléaire est une autre source d’énergie renouvelable. La Chine compte actuellement 50 réacteurs en service, qui représentent 4 % de sa production totale d’électricité. Dix-huit autres sont en construction, promettant de porter cette part à environ 6 %. Depuis 2016, les autorités chinoises approuvent 6 à 8 nouveaux réacteurs par an, un rythme qui porterait le total à environ 350 d’ici 2060.

Pour que le nucléaire remplace à lui seul le charbon, qui représente 66 % du mix électrique, la Chine devra construire plus de 500 réacteurs d’ici 2060. Et si ses besoins énergétiques doublent, elle aura besoin d’environ 1 000 réacteurs supplémentaires, ce qui lui donnera un ratio réacteur/population similaire à celui de la France, où 56 centrales produisent 70 % de l’électricité utilisée par ses 67 millions d’habitants.

La construction de 1 000 réacteurs supplémentaires au cours des 40 prochaines années semble impossible sur le plan financier et logistique. Mais probablement pas pour la Chine, qui a déjà transformé d’autres formes d’infrastructures sur une période similaire. Par exemple, entre 1988 et 2019, elle a étendu son réseau routier national d’environ 35 000 kilomètres (22 000 miles) à 161 000 kilomètres, dépassant ainsi les États-Unis.

La Chine est également moins limitée par le principal défi auquel sont confrontés la plupart des autres pays lorsqu’il s’agit de construire des réacteurs nucléaires : la peur du public. Après la catastrophe de Fukushima au Japon en 2011, l’Allemagne a décidé d’abandonner l’énergie nucléaire, même si elle représentait 29 % de son mix énergétique (en 2014). De même, après la fusion partielle de Three Mile Island en 1979, la construction de nouvelles centrales nucléaires aux États-Unis s’est presque arrêtée. L’énergie nucléaire représente aujourd’hui 20 % du mix électrique américain et continue de faire l’objet d’une résistance acharnée de la part d’une alliance inhabituelle entre les intérêts des combustibles fossiles et les organisations environnementales.

Pourtant, la communauté scientifique s’accorde à dire que l’énergie nucléaire est à la fois rentable et respectueuse de l’environnement. Les nouveaux réacteurs de troisième génération sont beaucoup plus sûrs et plus efficaces que les réacteurs de première génération qui ont été associés à des incidents comme Tchernobyl. Désormais, les conséquences d’un accident ou d’une attaque terroriste seraient comparables à celles de nombreux autres risques courants que nous considérons tout simplement comme acquis. En poursuivant ses objectifs de décarbonation, la Chine peut suivre les données plutôt que les intérêts particuliers.

Pouvoir de décision plus important

Oui, la politique intérieure de la Chine pourrait encore créer des obstacles, notamment si l’instabilité dans ses régions occidentales contrarie la croissance de l’énergie éolienne, hydroélectrique et solaire. Mais le gouvernement chinois dispose d’une plus grande marge de manœuvre politique que les autres lorsqu’il s’agit d’imposer ses préférences.

Si la Chine parvient à construire 350 à 1 000 réacteurs nucléaires en toute sécurité, elle aura mis en place une chaîne d’approvisionnement de masse capable de fournir à d’autres pays – notamment à des économies à revenu intermédiaire comme l’Inde, l’Indonésie et le Mexique – les mêmes technologies à moindre coût.

Dans l’ensemble, les faits favorisent l’objectif ambitieux de la Chine d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2060. Le monde entier a tout à gagner de sa réussite.

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