La mort de la liberté d’expression à Hong Kong - icono Edition du 11 août 2020 de l’Apple Daily montrant en une la perquisition au journal ainsi que l'arrestation de son patron et fondateur Jimmy Lai Chee Ying. Le titre en rouge indique "Tenons bon !".

La mort de la liberté d’expression à Hong Kong

Dans la plupart des démocraties libérales, des publications telles que l’Apple Daily de Hong Kong sont généralement considérées comme le prix malheureux à payer pour le droit à la liberté d’expression. Le tabloïd était un pilier de cette liberté. La Chine, qui resserre les contrôles sur le territoire, a sifflé la fin de la « récréation ».

Le journal hongkongais Apple Daily a été contraint de fermer. Le jour de sa dernière parution, de longues files d’attente étaient présentes pour l’achat d’un dernier exemplaire ; un million de journaux ont été imprimés. Le journal était voué à disparaître depuis l’an dernier, lorsque le gouvernement communiste chinois a imposé une sévère loi de sécurité nationale à Hong Kong. Les bureaux de la rédaction ont été investis par la police, ses journalistes violemment menacés, et ses actifs gelés. Les salaires ne pouvaient plus être versés. Les rédacteurs principaux et chroniqueurs ont été appréhendés par les forces de l’ordre.

Il était reproché au journal de s’être rendu coupable d’un crime de « collusion avec des puissances étrangères » ou, comme l’a formulé l’ancien chef de l’exécutif de Hong Kong C. Y. Leung, de « collusion auprès de salopards d’étrangers ». En réalité, son crime réside dans ses contenus hautement critiques à l’égard du Parti communiste chinois, du gouvernement de Hong Kong, ainsi que des barons locaux et politiciens corrompus, depuis la création du journal par Jimmy Lai en 1995.

Lai est lui-même incarcéré depuis près d’un an, accusé de fraude, de collusion avec des puissances étrangères, et d’avoir participé à des manifestations illégales. Il risque une peine à perpétuité.

Un tabloïd populiste, voire réactionnaire, mais libre de ton

Ni Lai, ni son journal ne correspondent à l’idéal éclairé d’un militantisme progressiste. L’Apple Daily est en partie un tabloïd à sensation dans lequel abondent les histoires de transgression sexuelle parmi les stars du cinéma et autres célébrités locales, les potins graveleux, et autres pseudo-informations choc. Dans la plupart des démocraties libérales, les publications de ce type sont généralement considérées comme un malheureux prix à payer pour la liberté d’expression. La presse britannique à scandale, par exemple, est loin de se caractériser par un progressisme, une hauteur de réflexion, ou des principes.

Pour autant, l’Apple Daily avait à sa manière certains principes. Certes, le journal employait un ton populiste, pas toujours très convenable, parlant par exemple de hordes de « sauterelles » pour décrire les Chinois du continent de passage à Hong Kong pour profiter de ses richesses. Mais l’Apple Daily offrait également certains des travaux de journalisme politique les plus poussés du continent asiatique, et se démarquait souvent comme la seule publication de Hong Kong à exposer et analyser régulièrement les méfaits financiers ou politiques commis.

Lai est un personnage fascinant et complexe. Admirateur assumé de Donald Trump, et dévoué converti à la religion catholique, il formule des opinions assez radicales concernant la supériorité de la civilisation occidentale chrétienne sur ce qu’il considère comme une civilisation chinoise à la nature tyrannique. Cette opinion n’est pas inhabituelle parmi les militants politiques chinois chrétiens, mais elle a tendance à susciter davantage d’adhésion dans l’extrême droite occidentale que chez des libéraux.

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Lai peut être décrit comme un diamant non poli. Après avoir quitté la Chine en 1959, à l’âge de 12 ans, il gravira seul les échelons pendant 30 ans, pour passer du statut de travailleur enfant dans une usine de vêtements à celui de géant du textile, dont la marque de jeans Giordano rencontrera un grand succès en Chine et ailleurs en Asie. C’est ainsi qu’il fera fortune.

« L’information, c’est la liberté »

Tout change radicalement pour Lai après la répression brutale contre les manifestations prodémocratie de Chine en 1989. À l’époque, Lai soutient les étudiants manifestants qui occupent la place Tiananmen, et leur fournit gratuitement des t-shirts. Lorsque les autorités chinoises déploient leurs troupes pour écraser la révolte, faisant plusieurs milliers de morts, Lai devient un bruyant opposant au régime communiste. Il revend son entreprise de vêtements, qui était dans tous les cas menacée de fermeture en Chine, et lance un magazine baptisé Next, puis l’Apple Daily. « L’information, c’est la liberté », proclamera-t-il.

Lai rédigera plusieurs articles dans lesquels il qualifiera d’« idiot » et de « fils d’œuf de tortue » (insulte particulièrement déplaisante parmi les Chinois du continent) le responsable de la violente répression de 1989, Li Peng. Celui-ci ayant été selon la rumeur adopté par Zhou Enlai après le meurtre de son père – ce qui Li nie – cette attaque contre ses parents apparaît comme un affront particulièrement irrespectueux. Le gouvernement parlera de Lai comme d’un « traître », un « truand », une « pomme pourrie », etc., et considérera comme dangereusement subversifs son soutien aux politiciens et militants démocrates de Hong Kong, ainsi que ses efforts d’entretien des souvenirs de 1989.

Il est en effet inhabituel qu’un magnat de Hong Kong défie le gouvernement communiste, et promeuve la démocratie. La plupart des hommes d’affaires se taisent, faisant de leur mieux pour satisfaire et ne pas contrarier le gouvernement de Pékin. Les entreprises locales cesseront ainsi de faire la publicité des publications de Lai, et les journaux pro-Chine de Hong Kong dépeindront Lai dans leurs dessins de presse comme une bête monstrueuse vêtue du drapeau américain.

Lai se retrouvera également en danger physiquement. Son domicile de Hong Kong sera incendié. Il sera également menacé à la machette, et devra vivre sous surveillance constante, protégé dans tous ses déplacements.

Lai n’a pourtant jamais renoncé. Il s’est présenté chaque année à la commémoration du massacre de la place Tiananmen. Il a participé aux manifestations prodémocratie. Il s’est rendu en Grande-Bretagne et aux États-Unis pour mobiliser un soutien au maintien des libertés à Hong Kong. Et même s’il a entaché son image en rencontrant le vice-président américain Mike Pence durant la présidence Trump, il a également rencontré la speaker démocrate de la Chambre, Nancy Pelosi. Enfin, son tabloïd, mélange singulier de scandale, de potins, et de sujets politiques sérieux, constituait une voix essentielle pour la liberté d’expression à Hong Kong.

Cette voix n’est plus que silence, et Lai se retrouve incarcéré aux côtés d’autres qui ont tenté de protéger le droit des citoyens de Hong Kong de s’exprimer et de publier librement, d’être gouvernés par le droit, et de voter pour leur propre gouvernement autonome. Leurs profils politiques sont divers : Martin Lee est un avocat reconnu et un démocrate libéral modéré, Joshua Wong un jeune fauteur de troubles de gauche, et Lai un conservateur anticommuniste, chrétien, admirateur de Trump. Or, les voilà réunis dans le même combat. Lorsque la liberté est assiégée, ses défenseurs ne peuvent se permettre ce narcissisme des petites différences qui met à mal la politique libérale dans les pays au sein desquels la démocratie est considérée comme acquise.

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