La fin de la diplomatie libérale 17 décembre2020 , caricature sur le thème de Jérusalem &  Donald Trump shutterstock_778763254

La fin de la diplomatie libérale

Le 11 décembre dernier, le président Donald Trump a déclaré que les États-Unis reconnaissaient la souveraineté du Maroc sur un Sahara occidental très disputé, en récompense, semble-t-il, de la décision du pays d’établir des relations diplomatiques avec Israël. Cette démarche a rapidement été condamnée, car considérée comme une violation flagrante des règles diplomatiques. À travers son approche simpliste des conflits de longue date, Trump a toutefois mis en lumière malgré lui un point important : l’empereur ne porte plus d’habits dans l’approche diplomatique dominante.

Sur la scène internationale, cette nudité de Trump est apparue évidente, notamment lorsque le président américain a prétendu avoir obtenu une avancée majeure avec la Corée du Nord, ou vanté l’improbable « proposition de paix » de son administration pour le Moyen-Orient. Pour autant, aucun de ses prédécesseurs — aux États-Unis ou ailleurs — n’est jamais parvenu à résoudre ces conflits, même en adhérant aux normes diplomatiques généralement reconnues.

Ces normes sont inextricablement liées à l’ordre mondial libéral d’après-guerre. La doctrine de la « responsabilité de protéger » (R2P) — engagement mondial adopté à l’unanimité par l’assemblée générale des Nations Unies en 2005, visant la protection des populations contre les génocides, crimes de guerre, épurations ethniques et crimes contre l’humanité — est l’illustration de cette diplomatie libérale.

Or, au cours des dernières décennies, cette vision a considérablement décliné. En Libye — premier cas dans lequel le Conseil de sécurité des Nations Unies a autorisé une intervention militaire fondée sur la R2P — les envoyés spéciaux de l’ONU vont et viennent, mais le futur du pays est bel et bien décidé par des puissances étrangères qui agissent unilatéralement. Par ailleurs, le Conseil de sécurité se trouvant dans l’impasse, la R2P n’a plus été invoquée depuis pour justifier une intervention militaire, en dépit d’atrocités de masse perpétrées par certains gouvernements contre leur propre population.

Les échecs répétés du système collectif de sécurité de l’ONU s’expliquent en partie par le déclin de l’ordre mondial libéral lui-même. Bien avant Trump, l’Amérique était déjà devenue de plus en plus réticente à agir en tant que garante de cet ordre (en Libye, le président Barack Obama a choisi un « leadership en retrait » de la part des États-Unis). Ajoutez à cela le révisionnisme agressif de la Russie, une Chine qui rompt avec son « ascension pacifique », ainsi qu’une Union européenne préoccupée par sa propre survie.

Nombre des plus grands défis diplomatiques de la planète — du conflit israélo-palestinien aux revendications sur le Sahara occidental — sont toutefois antérieurs à ces facteurs. Même à son apogée, la diplomatie libérale n’a pas su les résoudre, notamment parce qu’elle est trop souvent considérée comme un art d’expression, détaché d’une réalité toujours changeante.

Songez au conflit autour du Sahara occidental — la plus ancienne dispute territoriale en Afrique. En 1975, l’Espagne s’apprêtant à céder le contrôle du territoire, la Cour de justice internationale rejette la revendication du Maroc sur la région, et juge que la population locale sahraouie a droit à l’autodétermination. Le Maroc ne tardera pas cependant à envahir et annexer le territoire.

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Depuis, la situation a considérablement changé. Le Sahara occidental est l’un des territoires les moins peuplés de la planète, avec environ 70 000 habitants en 1975, et autour de 550 000 aujourd’hui, sur une superficie représentant la moitié de l’Espagne. La population est composée pour deux tiers de Marocains, dont beaucoup se sont installés après l’annexion.

Dans ce contexte, le droit à l’autodétermination au Sahara occidental pose question. Une approche plus adaptée, qui reflète la réalité du terrain, consiste à accorder au Sahara occidental une autonomie au sein du royaume marocain — ce qui correspond précisément à la proposition de Trump (en 2013, Obama avait soutenu la même approche dans une déclaration conjointe avec le roi du Maroc, Mohammed VI).

L’exercice consistant à consolider un contrôle politique sur un territoire occupé en transformant sa démographie n’est pas nouveau. Quelque 600 000 Israéliens vivent aujourd’hui en Cisjordanie, aux côtés de 2 750 000 Palestiniens. L’Iran a repeuplé de vastes régions de Syrie via la présence de musulmans chiites. Près de 46 ans après l’invasion du nord de Chypre par la Turquie, les colons de Turquie continentale composent désormais environ la moitié de la population de l’île.

Ces comportements ne doivent pas être cautionnés. Pour autant, prétendre qu’ils n’existent pas ne permet pas non plus d’avancer. Lorsque des protagonistes se trouvent dans un état prolongé d’enlisement diplomatique, la négligence de l’équilibre réel des puissances ou de la durée du conflit vient perpétuer un fait accompli en faveur du camp le plus fort. C’est vrai dans le cas de la dispute Maroc-Sahara occidental comme dans celui du conflit israélo-palestinien, dans lesquels le désir d’un paradigme trompeur à deux États rend la paix presque impossible.

En effet, lorsque les pays arabes ont refusé des accords avec Israël, ils en sont généralement sortis perdants. Cela a été le cas des Palestiniens au moins à deux reprises. De même, la Syrie est sortie perdante de son refus de la proposition israélienne de restitution du plateau du Golan en l’an 2000, l’administration Trump ayant officiellement reconnu la souveraineté d’Israël sur ce territoire en 2019.

Bien que la décision de Trump soit injustifiable au regard du droit international (même si l’on considère qu’Israël était en droit d’user de la force lors de la guerre des Six Jours en 1967), force est de constater qu’elle est le résultat de l’échec de la diplomatie libérale, et qu’elle s’inscrit dans un phénomène plus large d’annexions unilatérales.

Prenons l’exemple de l’irruption récente d’un conflit long de plusieurs décennies entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan autour de l’enclave du Haut-Karabakh, à l’issue duquel un accord mené par la Russie est venu légitimer l’annexion par l’Azerbaïdjan d’une importante partie du territoire. Les forces russes de maintien de la paix ont été déployées pour mettre l’accord à exécution. Aucune trace de l’ONU en l’occurrence.

Trump devra répondre de nombreux aspects, en matière diplomatique ou autre. Mais le fait est que les normes diplomatiques qu’il a décidé d’ignorer ne produisaient plus aucun résultat dans le cadre des conflits les plus anciens de la planète. Aussi hasardeuses qu’aient pu être ses démarches, elles pourraient bien aboutir à des avancées autour de conflits a priori insolubles — en premier lieu desquels un conflit israélo-arabe vieux d’un siècle.

C’est en effet en présence de Trump que le Maroc, le Bahreïn, les Émirats arabes unis et le Soudan se sont joints à l’Égypte et à la Jordanie dans une normalisation de leurs relations avec Israël (Trump a également proposé à l’Indonésie une aide de plusieurs milliards de dollars pour qu’elle en fasse de même, mais le pays a refusé l’offre). Trump a également obtenu la paix entre pays arabes rivaux du Golfe désireux de contrer l’approfondissement des relations du Qatar avec l’Iran et la Turquie.

Si le président Joe Biden a raison de condamner plusieurs aspects toxiques de la présidence Trump, il ferait bien de sauvegarder plusieurs des accomplissements de son prédécesseur. Par ailleurs, aux fins du renouveau de la diplomatie libérale, une redynamisation de l’alliance transatlantique — dans laquelle une UE beaucoup plus cohérente acquerrait le hard power dont elle manque aujourd’hui — apparaît d’une importance cruciale.

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