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La fin de l’opportunisme occidental

Au cours des 50 dernières années, l’Occident s’est accroché à l’espoir que la modernisation transformerait automatiquement la Chine en une démocratie libérale capitaliste. Pendant des décennies, le maintien de cette illusion était bénéfique, mais aujourd’hui, les implications de l’ascension de la Chine sont devenues d’une clarté troublante.

La confrontation entre la Chine et l’Occident s’intensifie presque chaque jour. Le conflit porte sur la technologie, le commerce, la part de marché mondiale et les chaînes d’approvisionnement, mais aussi sur des valeurs fondamentales. La prédominance mondiale au XXIe siècle forme l’objectif de cette concurrence économique et idéologique. Mais pourquoi la rivalité prend-elle corps maintenant ? La raison en est simple : son dénouement est en vue. Il ne s’agit pas seulement de l’administration du président américain Donald Trump. Le défi croissant auquel est confrontée la puissance occidentale subsistera longtemps après le départ de Trump, et ce, qu’il soit ou non au pouvoir ce novembre.

Depuis le début de l’ère industrielle, l’Occident détient un monopole effectif sur le pouvoir mondial. Mais aujourd’hui, une grande puissance asiatique est en passe de mettre fin à l’hégémonie occidentale telle que nous la connaissons. Ce n’est pas comme si l’Occident avait soudainement eu une révélation sur les implications de l’essor de la Chine. Le fait que la Chine soit une dictature léniniste à parti unique n’est pas nouveau, et cela n’a pas empêché les pays occidentaux, menés par les États-Unis, d’approfondir constamment leurs liens commerciaux et économiques avec la Chine depuis les années 1970. Les remontrances en matière de droits de l’homme et d’oppression des minorités sont restées sans effet. Les gouvernements et les investisseurs occidentaux sont restés optimistes même après le massacre de la place Tiananmen à Pékin en 1989. À peine la poussière était-elle retombée que les entreprises occidentales ont afflué dans le pays comme jamais auparavant.

L’espionnage industriel et le vol de la technologie et de la propriété intellectuelle occidentales sont d’autres problèmes bien connus, que l’Occident a plus ou moins tolérés pendant des décennies en échange de l’accès au vaste marché chinois et à sa main d’œuvre à bas prix. Pendant des décennies, les dirigeants occidentaux ont supposé que la modernisation et le développement économique amèneraient la Chine à adopter la démocratie, les droits de l’homme et l’État de droit. Ils avaient tort.

L’essor du dragon…

Le Parti communiste chinois a élaboré un nouveau modèle de développement hybride, composé d’une dictature à parti unique, d’une économie hautement compétitive et d’une société de consommation. Alors que le pouvoir politique est resté concentré entre les mains des communistes, presque tout le reste a été remis entre les mains du capitalisme de consommation de haute technologie. L’Union soviétique n’aurait pas pu rêver d’une telle innovation en matière d’économie politique.

Les résultats ont été impressionnants et, à bien des égards, sans précédent. Des centaines de millions de personnes ont échappé à la pauvreté absolue et ont rejoint une classe moyenne en pleine ascension. Il y a une génération à peine, la Chine était en retard sur le plan technologique et scientifique. Aujourd’hui, elle est un leader mondial dans de nombreux secteurs essentiels qui définiront le XXIe siècle : la numérisation, l’intelligence artificielle, les ordinateurs quantiques et les superordinateurs. Elle semble sur le point de laisser les États-Unis derrière elle dans nombre de ces domaines. Ce n’est plus qu’une question de temps avant qu’elle ne devienne la première économie mondiale.

… et la chute de l’aigle

Alors que la Chine s’est renforcée, les États-Unis sont devenus relativement plus faibles. La crise financière mondiale de 2008 a joué un rôle crucial dans le changement de la perception du modèle américain par la Chine et le reste du monde. La crise de la Covid-19 met encore plus en évidence les faiblesses et les lignes de fracture internes de l’Amérique. La réponse américaine à la pandémie, qui est loin d’être satisfaisante, renforcera fortement cette impression, tout comme l’approche confuse des États-Unis vis-à-vis de la Chine. Tout à coup, les vulnérabilités de l’Occident sont mises à nu et visibles par tous.

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Les responsables politiques américains n’ont pas encore trouvé de consensus sur le rôle qu’ils aimeraient voir jouer la Chine au niveau international. Nombreux sont ceux, au sein de l’establishment américain de la politique étrangère, qui veulent empêcher ou retarder l’accession de la Chine au rang de leader économique et technologique. Pourtant, il est trop tard pour cela. À quoi ressemblerait une stratégie d’endiguement contre une économie mondialement dominante de 1,4 milliard de personnes ? Cette stratégie ne pourrait pas réussir sans infliger de graves dommages à tous les autres pays.

Cela dit, il est tout aussi clair que la stratégie occidentale d’adaptation, de conciliation et d’opportunisme économique, une approche qui a souvent frôlé la naïveté, ne peut pas continuer.

Alors, que faut-il faire ?

Pour commencer, l’Occident doit se défaire de ses illusions sur la Chine, qu’elles soient fondées sur l’ingéniosité stratégique ou sur la politique de puissance d’une époque révolue. En fin de compte, la confrontation sino-occidentale porte sur des valeurs fondamentales qui ne doivent pas être négociées. Pour préserver ses propres intérêts et la coexistence pacifique au XXIe siècle, l’Occident devra reconnaître et défendre ses véritables sources de résistance. Mais il devra trouver un moyen de vivre avec la Chine telle qu’elle est réellement. Et pour cela, abandonner la prétention de pouvoir pousser, forcer ou cajoler la Chine à devenir une démocratie façonnée à son image.

Les valeurs partagées entre les pays occidentaux devraient nécessairement limiter la portée de la coopération géopolitique avec la Chine, tout comme le comportement expansionniste de la Chine dans son propre territoire, en particulier dans le sud de la mer de Chine et à l’égard de Taïwan. Toutefois, la coopération restera indispensable sur des questions mondiales telles que le changement climatique et la prévention des pandémies.

Cela signifie qu’il faut établir un équilibre entre les courbettes et la confrontation, en se laissant guider par les valeurs et les intérêts de l’Occident. Par exemple, le commerce avec la Chine doit se poursuivre, mais dans de nouvelles conditions. L’ascension de la Chine oblige les pays occidentaux à mener leur propre politique industrielle. Pour les élaborer, il faudra décider des technologies à partager et des investissements directs de la Chine à accepter. Mais toute concession qui implique un sacrifice de principes fondamentaux, par exemple en matière culturelle, doit être écartée. Si cette approche fondée sur les valeurs entraîne des désavantages économiques, soit. La différence fondamentale de valeurs entre l’Occident et la Chine existera indéfiniment, et c’est là que l’Occident doit tirer un trait.


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