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La communication contre la bureaucratie

ABONNÉS • En ce début d’année 2021, le monde entier aborde une étape clé de la lutte contre la pandémie, qui me semble être aussi un moment crucial pour la crédibilité de la démocratie et sa capacité à emporter l’adhésion : la vaccination. Il est temps que les Français retrouvent confiance en l’efficacité du système démocratique, sous peine le voir s’écrouler victime de son incapacité à convaincre. C’est donc en citoyen inquiet que je veux esquisser ici quelques propositions, en m’appuyant sur le diagnostic du « fiasco français » que j’ai porté comme communicant dans mon dernier ouvrage (paru dans SAY 3, 1er trim. 2021).

Le meilleur vaccin contre la peur : le parler-vrai

Nouveau venu dans l’arène médiatique, le professeur Fischer vient d’être nommé à la tête du « conseil d’orientation de la stratégie vaccinale contre la Covid-19 ». Les politiques de tous bords le présentent en Docteur Folamour, l’accusant de susciter la peur dans la population parce qu’il reconnait que le vaccin n’est pas sans risque ni sans limites, et que certaines questions demeurent sans réponse. L’imbécile procès en panique qui lui est fait révèle en creux l’attitude inverse, celle de responsables qui ont l’habitude de mentir aux citoyens « pour leur bien ». Car trop de dirigeants politiques n’ont pas tiré les leçons de la pandémie et de la mauvaise gestion de sa dimension médiatique. L’année écoulée est pourtant un miroir grossissant qui reflète les limites d’une pratique de gouvernance et d’un logiciel de communication inadaptés à notre époque.

Que la société française soit divisée comme jamais, éclatée et polarisée au point de ne pouvoir s’exprimer que sur le mode de la confrontation violente, nul ne le contestera. Mais les causes de ce mal sont trop facilement attribuées à un système médiatique qui viendrait nourrir « l’ère du clash » - selon le titre de l’ouvrage de Christian Salmon paru en 2019. Selon moi, cet antagonisme a des racines plus profondes : une vision de la société irrationaliste, infantile et belliqueuse, qui provient des a priori de nos dirigeants politiques. Parce qu’ils croient s’adresser à une opinion irrationnelle, ils la font naitre. La parole fait exister le socle collectif qu’elle évoque ou qu’elle suppose. Voilà pourquoi il est justement crucial de parler vrai.

Contre la vision irrationaliste, je suis convaincu que les contradictions de l’opinion ne relèvent ni de son incompréhension des enjeux ni de sa crispation en antagonismes figés : certes, les Français ont des aspirations contraires, mais ils choisissent leurs appartenances selon les thèmes et les moments, dans des communautés et des identités à géométrie variable. Le rôle du politique est justement de partir de ces contradictions pour trouver les points communs qui permettront de réunir les citoyens, à défaut de pouvoir les unir.

Or cette réunion suppose une autre maitrise de la communication.

La communication contre la bureaucratie

La communication n’est pas, comme trop de dirigeants politiques le croient encore, le dernier moment d’une ligne qui mènerait d’une décision annoncée par un émetteur à sa réception par un public passif. La communication est un art de la totalité, qui permet à des dirigeants de comprendre - au sens fort, de prendre en compte ensemble - plusieurs paramètres. Le premier est évidemment la société civile, société avec laquelle, et non au sujet de laquelle, les politiques prennent des décisions – ce qui implique de renoncer au dirigisme vertical autant qu’au paternalisme condescendant.

Le deuxième paramètre de la communication politique est la temporalité dans laquelle ces décisions s’inscrivent – temporalité complexe, puisqu’il faut anticiper le présent où la réforme doit être mise en œuvre, mais aussi s’inscrire dans un récit continu du passé, tout en traçant un horizon commun dans lequel se projeter à l’avenir.

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Le troisième paramètre est le dispositif médiatique par lequel les décisions prennent corps. Or, la forme médiatique du monde associe aujourd’hui le primat de l’image, le rôle des réseaux sociaux et la vitesse de diffusion. Plus dématérialisé que jamais, ce partage de l’information exige pourtant aussi d’agir concrètement. La décision dépend d’un ancrage de l’action politique dans les territoires, de la co-construction des décisions et de leur mise en œuvre par des acteurs locaux, responsabilisés, engagés, avec les citoyens.

Par sa capacité à tenir ces trois paramètres - une société aux aspirations contradictoires, une temporalité tridimensionnelle, et un dispositif médiatique complexe -, la communication est par excellence un art démocratique. Le mépris du peuple manifesté par certaines de nos élites, et leur incapacité à lui parler, se conjuguent aujourd’hui avec leur mépris de la vie concrète. Les politiques ont confié une grande partie de leur pouvoir à des technocrates dont l’empire sur nos vies prend une folle ampleur. Prenons l’épisode de la règlementation sur les stations de ski, qui serait comique s’il ne se déroulait dans cette tragique pandémie.

Début décembre, le gouvernement annonce que les stations de ski pourront ouvrir, mais sans ski...Quelques jours plus tard, de nouvelles précisions : on pourra skier, mais seulement à plat. Parallèlement, il est interdit d’aller dans les pays européens voisins pour le ski, mais pas pour d’autres loisirs : quels douaniers seront chargés de vérifier l’absence de combinaisons imperméables sous les maillots de bain dans les valises, ou de skis cachés dans les châssis des voitures franchissant la frontière espagnole ?

Derrière cet « Ubu à la neige », la paralysie d’un Etat incapable de reconnaitre ce qui limite son pouvoir, et de dire les difficultés, ce qui lui interdit de les aborder de face. La folie réglementaire cache l’impuissance : la véritable cible étant les rassemblements privés après le ski, on a interdit le ski pour empêcher ce qui l’accompagne. Nos gouvernants ont voulu circonscrire tout ce qui entoure le risque sur lequel ils n’ont pas de prise, sans expliquer cette étrange manœuvre de contournement. En négligeant le fait que les Français, eux, auraient pu avoir prise sur ce risque, dans leur vie privée, s’ils avaient été davantage associés.

Un autre exemple révèle jusqu’où l’incapacité à parler vrai peut mener un pouvoir qui s’entête : la limitation du nombre de personnes pouvant assister à la messe. Le Premier Ministre annonce une jauge maximale de 30 personnes, aussi absurde que nuisible. Peut-on considérer que 30 personnes serrées les unes contre les autres dans une petite chapelle de Haute Corse ne seraient pas en danger de se contaminer, quand 31 personnes perdues dans l’immensité de la cathédrale de Chartres poseraient un péril pour la santé collective ? Je fais le pari que le bon sens a dû se perdre quelque part dans la lecture d’une note administrative qui associait au chiffre le 30 la notion de pourcentages... D’où une annonce tardive pour corriger la première : la limite sera finalement fixée à 30% de la capacité d’accueil du lieu de culte. Reconnaitre qu’on s’est trompé dans une annonce, voire dans une décision, n’est pas un aveu de faiblesse. Ce qui rend faible, c’est de perdre toute crédibilité par son entêtement dans l’absurde. Ce qui rend faible, c’est de ne plus pouvoir compter sur la force des citoyens, individuellement, et, collectivement, sur celle de la société réunie dans une même raison et mobilisée par sa responsabilité.

Cette faiblesse des politiques provient, entre autres, d’une tendance longue, qui s’est accélérée avec la pandémie : céder le pouvoir aux technocrates. Par définition, les experts sont chargés de déterminer la norme, pas de comprendre les êtres auxquels elle s’appliquera. En faisant régner la norme dans son abstraction absurde, nos gouvernants poussent les citoyens à l’esprit anti-démocratique qu’ils dénoncent : les frondeurs cherchent des espaces de liberté dans les failles de la normativité bureaucratique, les rancuniers attendent les urnes pour faire entendre leur désamour d’un Etat qui les croit irresponsables et les emprisonne dans une vie quotidienne impossible faute de pouvoir légiférer sur leur vie intime. Quant aux amoureux des « passions tristes » de la démocratie, ils offrent au régime normatif l’appui de leur tyrannique conformisme. Né de la démission des politiques, le règne du pouvoir technocratique menace nos libertés.

Le refus de parler vrai n’est pas toujours un calcul cynique, il reflète plus souvent le souci de protéger l’opinion d’une vérité qu’on ne l’estime pas prête à entendre. Mais manier l’irrationalité de peur que les gens agissent de façon déraisonnable est un jeu dangereux. Avec le virus, ce qui nous menace, plus que la peur, c’est la peur de faire peur !

Aussi, pour sortir de l’infantilisme, et sauver la dignité de la loi ainsi que la légitimité démocratique, il me semble urgent d’ériger des contre-pouvoirs face à la folie technocratique ambiante.

Quelques propositions pour refaire société

Pour que la vaccination ait une efficacité collective, et, au-delà, pour que notre gouvernance politique survive à ses faiblesses, il faut refonder la confiance en la démocratie, la confiance en son efficacité et sa capacité à protéger, mais aussi la confiance en sa transparence et en son équilibre. J’esquisserai trois propositions qui visent à nourrir les contre-pouvoirs, donc la pluralité qui fait la vie de la démocratie.

Un premier levier de l’efficacité́ et de la pluralité démocratiques est l’existence d’un Etat déconcentré. Cela implique de donner plus de pouvoirs aux régions, y compris sur des sujets régaliens, comme la santé et l’éducation. Le sujet a souvent été porté dans le débat public, sans que les réformateurs osent aller au bout de leur projet, ce qui a donné le mille-feuille des réformes territoriales successives. L’alliance du courage et du bon sens girondin devrait permettre de rapprocher les citoyens des décisions qui le concernent, en faisant confiance aux collectivités.

Ma deuxième proposition vise à un changement de culture politique. Le suffrage universel à deux tours favorise l’émergence de majorités parlementaires dont on perçoit aujourd’hui les limites. Il faut que notre pays soit capable de trouver de nouveaux équilibres. Le Parlement godillot a vécu. Pour faire adopter ses textes, sans passer par l’article 49-3, une majorité devrait devoir discuter avec les autres groupes parlementaires afin de convaincre du bien-fondé de son projet et de faire émerger une majorité pour le soutenir.

Cette nécessité de faire des coalitions permettrait de nourrir en France la culture du compromis, que nos voisins allemands pratiquent déjà avec succès. Cette culture viendrait irriguer tout l’espace public, et remédier à la fragmentation de l’opinion qui sape la possibilité de faire société, de partager des choix, des appartenances et des projets communs.

Cette culture de la coalition pourrait naître de l’instauration d’une part proportionnelle dans le mode de scrutin. Mettre fin à la possibilité qu’un seul parti ait trop souvent à lui seul la majorité serait un moyen de rendre du pouvoir au Parlement. Ce serait aussi une façon de rendre aux Français l’estime de leur pays. Aujourd’hui, ils ont l’impression qu’un pouvoir supranational et technocratique, l’Europe, gouverne au-dessus de leurs têtes pour régir leurs choix et leur vie quotidienne, dans une minutie tyrannique. Mais la période a pu montrer un autre visage de l’effectivité concrète de l’Europe : sa capacité à protéger les populations. C’est l’Europe qui permet aux Etats d’accéder en ordre à la vaccination, au lieu de la débandade du chacun pour soi. C’est l’Europe qui apporte une contribution massive au plan de relance par lequel le gouvernement français soutient les acteurs de l’économie pendant la pandémie. Mais l’Europe reste une machine compliquée, qui mettra du temps à se simplifier, et, - qui sait ? -, à trouver sa légitimité souveraine par un vote qui élirait sa présidence. L’action la plus salutaire et la plus immédiate serait donc de rendre au Parlement un rôle de contre-pouvoir.

Ma dernière proposition concerne la surveillance démocratique. Chaque année, la Cour des comptes rend son rapport sur le respect d’un ordre financier, et le bon usage des deniers publics - sujet sensible s’il en est dans un pays si enclin à se diviser sur les questions de l’impôt, du financement de l’Etat souverain, des services publics et du traitement des fonctionnaires, des frais de fonctionnement de l’administration et des instances gouvernementales. Ce rapport joue un rôle central pour la légitimité, et l’efficacité, des instances collectives. Il faudrait mettre en place son équivalent en matière de règlementation. Si l’argent est une ressource, la liberté en est une autre. Comment garder sa liberté, comment garder la conscience de son droit, lorsque prolifèrent interdits et injonctions ?

On pourrait confier au Conseil Economique Social et Environnemental la mission d’élaborer chaque année un rapport sur la production normative et bureaucratique de l’appareil d’Etat, pour en pointer les folies, et en limiter l’abus, les prévenir. Il aurait valeur juridique pour les citoyens, qui pourraient y faire appel, dans l’esprit de la «Question prioritaire de constitutionalité » qui leur a ouvert une nouvelle capacité d’interpellation. Ce serait aussi un outil de communication utile pour montrer les progrès de l’Etat en ce domaine, et un outil démocratique pour nourrir le débat public. A défaut, la publication par le Conseil d’Etat d’un résumé annuel des condamnations de l’Etat pourrait montrer le visage d’un Etat qui reconnait ses erreurs ou ses torts, qui réfléchit à ses limites et qui rend compte du respect de l’Etat de droit. Gageons que, très bientôt, une de ces deux institutions, au moins, se saisira de l’air du temps pour faire une telle proposition.

https://www.say.media/i2XoT7v