shutterstock_1608843106 NEW YORK, NY - JANUARY 07: Democratic presidential candidate VP. Joe Biden delivers remarks on the Trump administration's recent actions in Iraq at Chelsea Piers on January 07, 2020 in New York City. R

La Chine en filigrane

Melvyn Krauss tire les leçons de la visite de Joe Biden en Europe et au Royaume-Uni. 

Joe Biden s’est embarqué, mercredi 9 juin, pour sa première visite en Europe depuis son élection à la présidence des États-Unis. Après le sommet du G7 au Royaume-Uni, il a participé au sommet de l’OTAN à Bruxelles, puis à une rencontre bilatérale avec le président russe, Vladimir Poutine, à Genève. Mais le point de mire de sa stratégie, au bout du compte, est la Chine, car la priorité stratégique de Biden est d’articuler, face au comportement des Chinois, une réponse occidentale unie.

L’assurance et le mépris grandissants qu’affiche la Chine à l’égard de l’Europe ont froissé nombre de dirigeants européens et assombri l’image qu’ils avaient du régime présidé par Xi Jinping, créant une opportunité que Biden n’entend pas manquer. Aussi étrange que cela puisse paraître, le gazoduc Nord Stream 2, entre l’Allemagne et la Russie, est désormais au centre des efforts de Biden pour détourner l’Europe – et notamment l’Allemagne – de la Chine.

Flatter l’Allemagne…

Depuis des années, Biden critique Nord Stream 2 comme un « mauvais accord pour l’Europe », qui met en péril la sécurité du continent, plus particulièrement de la Pologne, de l’Ukraine et des États baltes. Lors de son audition de confirmation par le Sénat, en janvier, le secrétaire d’État Anthony Blinken affirmait que la future administration était déterminée à « faire tout ce qu’[elle pourrait] pour éviter » que le gazoduc ne soit achevé.

Les efforts des États-Unis pour saborder Nord Stream 2 auraient pu porter un coup mortel à la relation transatlantique, car le gouvernement de la chancelière Angela Merkel considère le passage par le gaz russe comme l’étape qui doit permettre à l’Allemagne de sortir progressivement du charbon. Maius dans une volte-face inattendue, les États-Unis ont levé le mois dernier les sanctions à l’encontre de l’entreprise qui construit le gazoduc. Depuis, le ministre allemand des Affaires étrangères, Heiko Maas, n’est que louanges pour les « relations vraiment excellentes […] bâties avec l’administration Biden ».

La Russie de Poutine apparaît, pour le moment, comme l’un des grands vainqueurs. Lorsque Nord Stream 2 livrera directement à l’Allemagne du gaz russe en passant par la mer Baltique, le Kremlin pourra couper les approvisionnements des pays de transit comme l’Ukraine. La sécurité, les finances et même l’indépendance de l’Ukraine sont remises en cause. Maiz l’administration Biden fait preuve de sagesse en reconnaissant qu’elle ne peut arrêter le gazoduc. Elle a donc décidé d’utiliser le consentement finalement donné au projet pour s’assurer d’une attitude plus coopérative de l’Allemagne dans la politique menée par les États-Unis envers la Chine.  

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… contrer la Chine…

La Chine considère pour sa part que l’Europe est encore plus affaiblie et sclérosée que ne le sont les États-Unis, et elle accable le continent de rebuffades, ayant même pris des sanctions  individuelles à l’encontre de législateurs néerlandais et d’eurodéputés. En réponse, le Parlement européen bloque la ratification de l’accord sur les investissements entre l’Union européenne et la Chine, dit de coopération internationale (ACI), auquel la Commission, rejetant ouvertement la demande de consultations préalables faite par l’administration Biden, était parvenue en décembre dernier avec Pékin.

L’assurance de la Chine a fourni, tant à l’Allemagne qu’aux États-Unis, le mobile nécessaire à la conclusion d’une entente qui va cimenter les positions à l’Ouest. Les termes sont clairs : l’Allemagne aura son gazoduc et pourra mener telle qu’elle l’entend sa politique climatique ; les États-Unis auront le soutien de l’Allemagne dans la mise en œuvre d’une nouvelle stratégie à l’égard de la Chine et dans la défense de l’ordre international ainsi que des règles qui le sous-tendent.

Replacée dans son contexte, la concession de Biden sur Nord Stream 2 ne lui coûte guère. Les Allemands étaient déterminés à achever le projet, et l’opposition des États-Unis n’auraient que creusé les divisions au sein de l’Alliance atlantique. À la différence de l’ancien président Donald Trump, de ses accords à grand tapage et de sa politique du bras de fer, Biden reconnaît la réalité et en tire profit. Il semble désormais fort peu probable que l’ACI soit jamais mis en œuvre.

… donner congé au trumpisme

Quant à la Russie de Poutine, Biden semble convaincu que l’Ouest a la capacité non seulement de la contenir, mais peut-être aussi de la détourner des séductions chinoises. Et il a en ce sens un argument de poids : une dépendance accrue à la Chine ne correspond pas aux intérêts de sécurité nationale russes.

Trump pensait que l’Amérique n’avait pas besoin de ses alliés en Europe pour atteindre ses objectifs politiques et économiques. Mais Biden comprend que l’Alliance transatlantique est un indispensable à la sécurité nationale et économique des États-Unis. Raison pour laquelle il est prêt à risquer de cultiver les intérêts économiques de Moscou, afin de renforcer la position de l’Ouest vis-à-vis de la Chine.

Ses contempteurs, comme Wolfgang Münchau du groupe de réflexion Eurointelligence, considèrent que l’initiative, « fondée sur une appréciation erronée de la situation politique allemande, augure mal de la politique étrangère de l’administration Biden. » En réalité, le solide ancrage de l’Allemagne au sein d’un front occidental uni dans ses relations avec la Chine pourrait s’avérer l’un des succès diplomatiques essentiels de Biden. Quoi qu’il en soit, c’est un mouvement courageux, qui, dans la politique étrangère des États-Unis, signifie son congé au trumpisme.

Revu et corrigé le 19 juin 2021. La première version de l’article est parue, en anglais, le 3 juin, ici : https://www.project-syndicate....

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