La bombe à retardement du Sahara occidental Jira Bulahi Bad (au centre), déléguée du Front Polisario en Espagne, et Boulahi Sid (à droite), Ministre sahraoui de la coopération, lors d'une manifestation à Madrid le 12 novembre 2016. 

La bombe à retardement du Sahara occidental

Le président américain Joe Biden a déclaré qu’il souhaitait relancer les négociations entre le Maroc et le Front Polisario, afin de résoudre le différend de longue date sur le Sahara occidental. Compte tenu des liens profonds de l’Europe avec le territoire, l’Union européenne devrait jouer un rôle de premier plan dans cette initiative.

Le 27 février, le Front Polisario a célébré le 45e anniversaire de la République arabe sahraouie démocratique, déclarée en 1976 comme étant le gouvernement légitime du territoire du Sahara occidental. Au cours de la célébration, qui a eu lieu dans les camps de réfugiés de Tindouf dans le désert algérien, où se trouve le siège du gouvernement de la RASD, le Polisario a dénoncé l’impasse politique persistante concernant ce territoire, également revendiqué par le Maroc. Il faut débloquer la situation et l’Union européenne doit y contribuer.

Les liens de l’Union européenne avec le Sahara occidental sont multiples. Au-delà de leur proximité géographique, le Sahara occidental est une ancienne colonie espagnole avec des liens profondément enracinés et souvent personnels avec l’Espagne. Pour les milliers d’Espagnols qui ont partagé leurs maisons avec de jeunes Sahraouis été après été, la question du Sahara occidental est une affaire de famille.

Après la prise de contrôle du Sahara occidental par le Maroc, les Sahraouis ont dû faire face à des déplacements massifs, et beaucoup d’entre eux se morfondent aujourd’hui dans des camps dans le désert sans autre choix que de dépendre de l’aide humanitaire. Aujourd’hui, ils sont peut-être sur le point de devenir encore plus vulnérables. Bien que le Sahara occidental soit dans l’incertitude depuis des décennies, une série de développements récents fait planer le spectre d’une nouvelle vague de violence qui risquerait de coûter cher aux Sahraouis.

En novembre dernier, le Polisario a déclaré nul et non avenu le cessez-le-feu de 1991 soutenu par les Nations Unies qui a mis fin à une insurrection de 16 ans, laissant la RASD contrôler environ 20 % du territoire et le Maroc le reste. Le Polisario a invoqué le déploiement par le Maroc de troupes dans une zone tampon sous contrôle de l’ONU afin de rouvrir une route importante reliant les zones du Sahara occidental sous contrôle marocain à la Mauritanie voisine. Le Front avait bloqué cette route un mois plus tôt, arguant du fait que, n’existant pas au moment de la trêve, elle était illégale.

Le Maroc affirme continuer à soutenir le cessez-le-feu. Mais le pays a également annoncé qu’il allait reprendre ses opérations militaires dans la zone tampon.

Quelques semaines plus tard, le président américain de l’époque, Donald Trump, a renforcé la position du Maroc en annonçant par un tweet que les États-Unis reconnaîtraient la souveraineté de ce pays sur le Sahara occidental, en échange de la normalisation des liens du Maroc avec Israël. Les États-Unis ne sont pas les seuls à soutenir le Maroc dans le conflit du Sahara occidental. Fin 2020, 18 pays subsahariens et du Golfe avaient ouvert, ou exprimé leur intention d’ouvrir, des consulats au Sahara occidental, ce qui implique une reconnaissance tacite de la souveraineté marocaine.

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Mais le Front Polisario compte également de nombreux partisans, dont l’Allemagne, qui a critiqué l’action de Trump. Cette décision, ainsi que celle prise au début de l’année dernière de ne pas inviter le Maroc à une conférence qu’elle avait organisée et qui visait à aborder le conflit en Libye, a apparemment motivé la récente décision du Maroc de suspendre tout contact avec l’ambassade d’Allemagne à Rabat.

Le conflit du Sahara occidental a longtemps été embrouillé par des perceptions publiques contradictoires. Alors que le Polisario a travaillé dur pour façonner l’opinion publique internationale en sa faveur, le Maroc est resté largement silencieux. Pas qu’il fut moins engagé dans la cause, mais les dirigeants du pays n’ont rien à discuter : Le Sahara occidental fait partie de leur territoire souverain. Fin de l’histoire.

Mais l’approche résolue et discrète du Maroc a permis au Polisario de poursuivre une politique rusée de judiciarisation, en utilisant les tribunaux et les mécanismes juridiques pour façonner des réponses à des questions morales et de politique publique délicates. Par exemple, le Front Polisario a récemment contesté (sans succès) la légalité des exportations agricoles et des accords de pêche entre le Maroc et l’Union européenne devant la Cour européenne de justice, arguant que le Maroc pille les ressources d’un territoire qui ne lui appartient pas.

Ces efforts visant à exercer une pression économique sur le Maroc portent un préjudice considérable aux Sahraouis, que le Front Polisario prétend protéger. En fait, les Sahraouis ont été pris en otage par le Polisario afin de soutenir l’idée que le Maroc est un occupant.

Ce récit n’est pas confirmé par le droit international. Le droit de l’occupation, un corps du droit international humanitaire, n’est pas applicable. Sur les 47 résolutions de l’Assemblée générale de l’ONU sur le Sahara occidental adoptées depuis 1975, l’occupation n’a été mentionnée que dans deux d’entre elles, en 1979 et 1980, toutes deux très controversées. Aucune des 69 résolutions du Conseil de Sécurité sur le Sahara occidental ne fait référence à l’occupation.

En revanche, ces résolutions exhortent les parties – dans des termes répétitifs – à négocier un règlement politique : que ce soit sous la forme d’un simple référendum d’indépendance, comme le demande le Polisario, ou d’un accord pour établir le Sahara Occidental comme une région autonome, comme le propose le Maroc. À cette fin, le Conseil de sécurité a prolongé à plusieurs reprises le mandat de la Mission des Nations Unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental.

Le Front Polisario affirme que l’ONU n’a pas fait assez pour organiser le référendum. Les négociations menées par l’ONU entre le Maroc et le Polisario, avec l’Algérie et la Mauritanie comme observateurs, sont suspendues depuis début 2019.

Le statu quo au Sahara occidental, et plus largement au Maghreb, n’est pas viable. La guerre, si elle devait reprendre, alimenterait l’instabilité politique dans toute la région. Heureusement, le président américain Joe Biden a publiquement engagé son administration dans la relance des négociations entre le Maroc et le Polisario. (Il ne semble pas susceptible de revenir sur la reconnaissance par Trump de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, comme l’Europe l’espérait.)

L’Union européenne devrait jouer un rôle de premier plan dans cette initiative. Les liens de l’Europe avec le Sahara occidental, et les valeurs fondamentales de l’Union européenne, n’exigent rien de moins.

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