197Ax_1152709331 Représentation d’une Chirurgie Du Cerveau À L’Aide De La Réalité Augmentée © Gorodenkoff - Shutterstock

« L’intelligence artificielle ira plus vite plus loin que la révolution industrielle »

Les discours dominants qui aiment à s’étendre sur les dangers et menaces que pose l’intelligence artificielle (IA) sont bien souvent exagérés, ils laissent dans l’ombre les promesses dont elle s’accompagne. Mais il ne faut pas pour autant se masquer la profondeur des changements qu’elle entraîne.

SAY : Que pensez-vous de l’objectif chinois de rattraper et de dépasser les États-Unis en matière d’intelligence artificielle (IA) ?

KAI-FU LEE : J’ai été heureux de constater, dans mes interactions avec les dirigeants du monde entier ces dernières années, que de plus en plus de pays adoptent des stratégies en matière de technologie et d’investissement – en particulier l’IA – pour faire progresser leur économie. Il se dessine maintenant un duopole clair entre les États-Unis et la Chine en matière d’IA. L’IA en Chine connaît une croissance rapide, stimulée par plusieurs avantages structurels : d’énormes ensembles de données, une jeune armée de talents techniques, des entrepreneurs agressifs et une politique gouvernementale forte et pragmatique. L’attitude de la Chine en matière d’innovation peut être résumée par trois traits dominants : la triple passion de la technologie, de l’expérimentation et de la vitesse – ingrédients favorables pour faire du pays une puissance majeure en matière d’IA. Une politique gouvernementale claire et cohérente a également contribué à accélérer la croissance du financement de la R&D, ainsi qu’à encourager l’adoption et la mise en œuvre des technologies d’IA dans les secteurs public et privé chinois. Les grandes plateformes et les grands informaticiens chinois sont en concurrence féroce avec leurs homologues américains.

SAY : L’automatisation du travail a été l’un des principaux sujets d’attention dans la couverture médiatique de l’IA. Quelles vous semblent en être les applications les plus prometteuses ?

K L : L’IA est passée de l’ère de la découverte à celle de la mise en œuvre, et les plus grandes opportunités se trouvent dans les entreprises où l’IA et l’automatisation peuvent apporter des gains d’efficacité et des réductions de coûts significatifs. Parmi nos investissements, nous voyons des applications florissantes dans les domaines de la banque, de la finance, des transports, de la logistique, des supermarchés, des restaurants, des entrepôts, des usines, des écoles et de la pharmacologie. Par dessus tout, je suis très optimiste quant à l’impact de l’IA sur l’éducation et les soins de santé.

Les applications liées à l’éducation constituent d’ailleurs un domaine où la Chine pourrait bientôt être le leader mondial. Nous avons à notre actif des entreprises qui développent des solutions d’IA pour personnaliser et « gamifier » l’apprentissage des mathématiques, pour améliorer la prononciation de l’anglais, et même pour noter les examens et les devoirs. En libérant les enseignants des tâches routinières, de telles applications permettent à ces derniers de passer plus du temps à établir des liens inspirants et stimulants avec les générations futures.

Dans le domaine de la santé, nous suivons des entreprises qui combinent le deep learning et la chimie pour réduire le temps de découverte des médicaments par un facteur de trois ou quatre. Nous avons également investi dans une entreprise qui utilise l’IA et le big data pour optimiser les chaînes d’approvisionnement, réduisant ainsi la pénurie de médicaments pour les 150 millions de personnes qui vivent dans les zones rurales de Chine.

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SAY : En théorie, l’IA pourrait nous libérer du travail et nous permettre de consacrer plus de temps aux loisirs. C’est une très vieille promesse de la technologie ; pourtant, malgré les nombreuses innovations de ces dernières décennies qui ont permis d’automatiser une partie du travail, il semble que nous travaillons plus que jamais. Pourquoi devrions-nous croire que cette fois-ci, la promesse sera différente ?

K L : Tout simplement parce que l’IA est plus importante - beaucoup plus importante - que l’introduction de la machine à laver ou du travail à la chaîne. La révolution de l’IA sera au moins de la même ampleur que la révolution industrielle, mais probablement plus importante et certainement plus rapide. Alors que la machine à vapeur n’a remplacé que le travail physique, l’IA peut effectuer des tâches à la fois intellectuelles et physiques. La révolution de l’IA sera sans doute plus importante et certainement plus rapide que la révolution industrielle. Pour les tâches physiques, les robots ne sont plus limités à la répétition d’un ensemble d’actions – l’automatisation – ; ils peuvent au contraire tracer de nouvelles voies en fonction des données qu’ils recueillent. Les robots deviennent autonomes et il en va de même pour les tâches cognitives. La capacité d’apprentissage signifie que les ordinateurs ne sont plus limités à la simple exécution d’un ensemble d’instructions écrites par l’homme. Au contraire, ils peuvent apprendre en permanence à partir de nouvelles données et être plus performants que leurs programmeurs humains.

Pour les tâches physiques, les robots ne sont plus limités à la répétition d’un ensemble d’actions (automatisation), mais peuvent au contraire tracer de nouvelles voies en fonction des données qu’ils recueillent (autonomie).

Mises bout à bout, ces capacités permettent à l’IA d’accomplir d’innombrables tâches, comme par exemple conduire une voiture, analyser une maladie, fournir une assistance à la clientèle, etc. La diffusion de l’IA entraînera une augmentation massive de la productivité et un potentiel de libération du travail.

SAY : Qu’en est-il des autres craintes que suscite l’IA ?

K L : J’ai le sentiment que les visions autour de l’intelligence artificielle générale (AGI) sont exagérées, suscitant une peur inutile dans l’opinion publique. De nombreuses visions dystopiques prédisent des superintelligences omnipotentes, qui entraîneraient – ou pas, c’est selon – la fin de l’humanité. Pour être clair, l’avènement de ce genre de superintelligence n’est pas possible avec les technologies actuelles. Il n’existe pas d’algorithmes connus pour l’AGI, et il ne se dessine pas non plus de voie technique claire pour y parvenir. Pour y parvenir, il faudrait une série de percées scientifiques fondamentales : apprentissage multi-domaines, apprentissage indépendant du domaine, compréhension du langage naturel, raisonnement de bon sens, planification et apprentissage à partir d’un petit nombre d’exemples. En outre, des robots émotionnellement intelligents auraient besoin de conscience de soi, d’humour, d’amour, d’empathie et d’appréciation de la beauté.

À l’heure actuelle, l’IA sait repérer des corrélations dans les données et en tirer des prédictions. Rien d’autre. Je ne peux pas garantir que les scientifiques ne réaliseront pas un jour les percées qui permettraient de mettre en place l’AGI et la superintelligence. Mais je crois que nous sommes encore à plusieurs décennies de cette réalité. Et, contrairement à ce qu’avancent ces dystopies, la singularité n’est pas quelque chose qui peut se produire spontanément. Il faut renoncer aux scénarios où des véhicules autonomes dotés de deep learning réalisent soudain qu’ils peuvent se regrouper pour former un réseau superintelligent.

SAY : Devrait-il y avoir un pacte mondial pour l’IA sur le modèle de la Déclaration universelle des droits de l’homme ?

K L : Je ne peux pas dire si la Déclaration universelle des droits de l’homme est le bon véhicule, mais il est vrai que la coopération mondiale en matière d’IA est primordiale. Ses effets ne connaissent pas de frontières, et nos destins sont inextricablement liés face à cette révolution, par-delà toutes les classes économiques et les frontières nationales. Ceci étant dit, je crains que l’idée que nous puissions proposer un ensemble unique de normes mondiales pour l’éthique de l’IA ne soit bien naïve. Il n’existe pas d’institution unique ayant le mandat de codifier les règles de base ou le pouvoir de les faire appliquer. Nous devons reconnaître que les attitudes et les visions de l’IA seront différentes selon les régions et les pays.

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