Jefferson Davis 10 juin 2020, Statue de Jefferson Davis sur Monument Ave à Richmond, le jour où elle a été renversée après plusieurs jours de manifestations déclenchées par le meurtre de George Floyd par la police.

L’histoire et ses guerres nouvelles

Les conflits autour des symboles nationaux et des récits qu’ils illustrent passent à la vitesse supérieure tandis que le mouvement qui porte à déboulonner les statues et à renommer les institutions s’étend au-delà des cas les plus patents d’un Cecil Rhodes, d’un Woodrow Wilson ou encore des généraux confédérés et d’un Leopold II de Belgique.

Le British Museum a par exemple caché aux regards le buste, autrefois bien en vue, de son fondateur, sir Hans Sloane, qui fut aussi propriétaire d’esclaves. « Nous l’avons descendu de son piédestal » a commenté le directeur du musée, Hartwig Fischer. À peine une semaine auparavant, dans l’élégant 6e arrondissement parisien, une statue de Voltaire, « graffitée », avait été enlevée par les services municipaux pour sa propre protection.

Partout, semble-t-il, des objets culturels autrefois cachés en pleine lumière voient leurs liens avec l’empire colonial ou avec l’esclavage scruté avec une attention nouvelle. Pourtant, même lorsqu’auront été enlevés ceux dont on estime qu’ils doivent disparaître, on n’en terminera pas avec la « grande prise de conscience » (Great Reckoning).

De fait, la tendance actuelle semble même nous détourner plus encore d’une véritable réconciliation avec le passé. Plutôt qu’à la production de nouvelles histoires d’appartenances partagées, nous assistons au choc violent de récits publics concurrents et à une réaction non moins virulente contre une décolonisation devenue, pour certains, furieuse. Cet affrontement apparaît au grand jour dans la préparation des élections qui auront lieu en novembre aux États-Unis. « Désolés, la gauche – a récemment twitté un groupe de partisans de Trump [après que celui-ci aurait manifesté son désir de purger les agences fédérales d’une « théorie critique de la race »] – voilà comment on supprime définitivement le b.a.-ba du racisme anti-blanc ! »

Quoi qu’il en soit, ceux qui chercheraient un nouveau consensus après que les statues auront été déboulonnées passent à côté d’un point essentiel du débat concernant l’histoire nationale. Prendre conscience du passé n’est pas un événement ponctuel, mais plutôt un processus progressif, surtout lorsqu’il s’agit de surmonter des blessures profondes et systémiques. Les statues précipitées dans des eaux portuaires passent bien à l’image, mais ces actions parviennent rarement à saisir le vif du sujet.

Il y a en outre une histoire plus profonde que l’actuelle impasse culturelle, qui montre que les réparations ne se feront pas du jour au lendemain, ni facilement. Un grand nombre des statues dont la présence a été remise en question ont été installées à une époque où les pays occidentaux se définissaient en bonne partie par leurs ambitions territoriales. En ce sens, les impérialistes blancs qui dominent nos places publiques ont toujours été les balises d’un regard jalousement sélectif. Leur présence nous en dit plus sur ceux qui les ont érigées que sur les personnages qu’elles représentent.

Nous sommes désormais pris en tenaille entre un style dépassé de patriotisme et un substitut pluraliste déjà usé. Le vieux récit national qui a conduit à une floraison de monuments est né à l’apogée de l’empire colonial et s’est patiné dans les guerres mondiales du XXe siècle, au cours desquelles les mythes et les héros fondateurs ont servi de force unificatrice. Mais à partir des années 1960, les mouvements de défense des droits civiques, le féminisme et l’arrivée de nouveaux migrants ont poussé les sociétés occidentales à devenir plus inclusives, et les vieux emblèmes du patriotisme ont semblé de plus en plus outranciers.

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Au fondement de la solution pluraliste susceptible de se substituer au vieux récit patriotique, il y avait l’idée d’une floraison de nombreuses histoires, dont les voix nouvelles porteraient et permettraient d’embrasser la diversité, comme chemin vers la coexistence. Mais le pluralisme n’a jamais joui de la même puissance que celle autrefois détenue par le vieux récit. La tolérance a rarement conduit à la reconnaissance – c’est-à-dire à la possibilité de voir le monde par les yeux de l’autre – et, aussi longtemps que les emblèmes de l’ordre ancien demeuraient sur leur piédestal, les objections des groupes marginalisés étaient vouées à s’intensifier. Le cadre pluraliste s’est fracturé après la crise financière de 2008, en même temps que le fragile consensus construit autour de la mondialisation.

Nous sommes aujourd’hui dans une impasse. Les défenseurs inébranlables du vieux conte patriotique sentent leur monde partir à la dérive, tandis que les avocats d’un nouveau panthéon voient le précédent comme la source d’une hiérarchie arbitraire et non de l’unité. Se sentant blessée et se considérant comme une victime, chaque partie utilise l’histoire comme une arme, ce qui mène à la confrontation : mon histoire contre la tienne, pas de compromis.

La grande prise de conscience de ce que signifient les statues a servi d’exutoire à un vaste ensemble de frustrations sociétales. Même si la pandémie de la Covid-19 n’était pas survenue, la dernière décennie avait éteint tout sentiment de progrès vers un avenir neuf et meilleur à mesure que se renforçait la polarisation politique, générationnelle et géographique.

Comment pouvons-nous sortir de l’impasse ? Le but des musées, comme des universités devrait être d’encourager un dialogue ouvert et inclusif, quoique critique, sur le passé. Comme un tel dialogue requiert qu’on y échange des récits concurrents, il n’est pas un « lieu sûr ». Mais il n’est pas non plus possible qu’un tel échange survienne sans une reconnaissance mutuelle des préjudices et des griefs.

Si nous voulons éviter de devenir les prisonniers du passé, nous devons reconnaître que ce que certains considèrent comme une épopée de conquête et de découverte est considéré par d’autres comme une histoire de domination et d’exploitation. Ce n’est nullement un hasard si les statues controversées sont dans leur immense majorité des statues d’hommes blancs. Pour les noirs, les autochtones et les groupes marginalisés, il est tout simplement intolérable de continuer à vivre sous le regard de pierre de cette supériorité imposée.

Tant que subsistera le récit patriote, ses critiques et ses concurrents devront sans cesse demander d’être admis et tolérés, réclamer des monuments qui leur soient consacrés, si toutefois on leur trouve une place. Loin de représenter une reconnaissance, un tel accommodement n’est qu’un moyen trompeur de laisser intacte la hiérarchie symbolique.

Mais la reconnaissance est une voie à double sens. Si les défenseurs de la tradition patriotique doivent regarder en face la façon dont leurs mythes dénient autrui, leurs critiques doivent reconnaître la difficulté à laquelle font face les déchus, dont le récit se trouve supplanté sous leurs yeux. Il n’est pas facile d’accepter que ce qui fut longtemps une source de fierté doive devenir tout d’un coup un objet de honte. On peut comprendre que les défenseurs de l’ancien récit résistent au changement. Renoncer aux anciens symboles est digne de reconnaissance.

Bien sûr, il y aura des différends pour savoir qui fait preuve de la plus grande générosité en faisant acte de reconnaissance. Est-ce le vieux patriote à qui l’on demande de considérer un général héroïque comme l’oppresseur d’autrui ? Ou est-ce l’opprimé, à qui l’on demande de comprendre qu’il n’est pas le seul qui consente à des sacrifices pour sortir de l’impasse ? Nous pouvons en disputer. Mais ce genre de désaccord serait de beaucoup préférable aux actuelles démonstrations d’intolérance qui dominent pour le moment l’espace public.

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