shutterstock_1045898866 Plenary session at European Parliament in Strasbourg, France on Feb. 13, 2017

L'Europe relèvera-t-elle le défi de Biden ?

Face à la décadence annoncée de l’Occident, le président américain oppose un renouveau démocratique basé sur plus de justice et d’équité. À l’heure où le populisme et les autocraties progressent, les démocraties européennes doivent répondre à cet appel et agir de concert pour préserver leur union et l’intégrité de leurs valeurs.

Le président américain Joe Biden a trouvé sa mission : sécuriser l'Occident en renforçant les démocraties libérales contre les tentations autoritaires, tant étrangères qu'intérieures. Son propre pays ayant connu une explosion des inégalités et une tentative de coup d'État, Joe Biden sait que les démocraties ne trouveront pas de soutien à l'étranger tant qu'elles n'auront pas tenu leurs promesses d'équité, de justice et de sécurité dans leur pays.

Si l'Europe veut jouer un rôle dans ce renouveau démocratique, elle peut commencer par reconnaître le réalisme qui fonde la rhétorique de l'administration américaine. M. Biden ne se languit pas d'une époque mythique perdue de la grandeur américaine, comme le faisait son prédécesseur. Il se concentre sur l'avenir et s'attaque à des questions qui concernent libéraux et conservateurs.

Par exemple, comment créer des opportunités pour les laissés-pour-compte du capitalisme mondial, afin qu'ils ne soient pas jetés en pâture aux fausses promesses du populisme ? Comment restaurer l'engagement des autres pays occidentaux envers les valeurs démocratiques ? Comment maîtriser les puissantes industries financières et technologiques, ou forger un ordre mondial plus dynamique et multilatéral ?

Un modèle Occidental en perte de vitesse

L'idée de "l'Occident" a toujours été teintée d’universalisme, offrant un cadre normatif pour une coexistence pacifique et prospère entre tous les peuples. Les droits de l'homme, la liberté d'expression, l'autodétermination démocratique et l'État de droit ne sont pas l'apanage d'une région ou d'un groupe de pays.

Mais si vous êtes un dirigeant chinois, vous vous demanderez pourquoi votre pays devrait suivre l'Occident, surtout maintenant que la plupart des citoyens de l’empire du milieu considèrent l'ordre international conçu par l’ouest comme hostile à leurs propres aspirations. De ce point de vue, l'ère euro-américaine est terminée. Les signes de décadence de l'Occident sont omniprésents - de la débâcle de la guerre en Irak à la présidence de Trump en passant par la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne.

Aux Américains et aux Européens qui défendent l'importance des droits de l'homme d’un point de vue individuel, la Chine, sûre d'elle, oppose l’existence de droits de l'homme sociaux : à l'éducation, à la nutrition, à un logement adéquat, etc. Dans ce domaine, la Chine a indéniablement accompli de grandes choses, en sortant plus de 800 millions de personnes de la pauvreté absolue au cours des quatre dernières décennies.

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Renforcer l’unité européenne

Les lignes sont donc tracées. Pour que l'Europe apporte une contribution significative à la mission de M. Biden, elle doit s’affirmer. Et parce que sa politique commune en matière de diplomatie et de sécurité n'a tendance à évoluer que très lentement, l'Europe doit également poursuivre l'expansion du marché unique, qui restera son atout majeur.

Mais ce marché unique ne peut conserver son attrait que s'il va de pair avec un plus grand dynamisme. Pour devenir un leader technologique indépendant de la Chine et des États-Unis, l'Europe doit investir davantage dans la recherche et le développement, la numérisation et l'intelligence artificielle. Elle devrait aussi mener une politique climatique commune avec les États-Unis. Et si le G7 a récemment convenu d'un partenariat "Build Back Better World" pour concurrencer l'initiative chinoise "Belt and Road" en Asie centrale, en Afrique et en Amérique latine, l'UE doit faire davantage pour soutenir ce programme, tout en renforçant le pouvoir dissuasif de l'OTAN.

À l'approche des élections fédérales de septembre, l'Allemagne, première économie de l'UE, devrait débattre de la manière dont elle entend renforcer la politique commune dans les années à venir. Pourtant, les principaux partis et hommes politiques allemands sont restés muets sur le sujet, sans doute parce qu'ils attendent encore de voir comment la pandémie va évoluer. Beaucoup craignent que les membres plus riches du Nord ne retrouvent rapidement leur force économique, tandis que d'autres, à savoir l'Italie et la France, prendront encore plus de retard.

L’investissement, ciment de l’Union

Les 750 milliards d'euros du fonds de relance de l'UE ne suffiront pas à assurer une convergence entre les États membres du sud et du nord ; ils ne suffiront même pas à les empêcher de s'éloigner les uns des autres. Les États membres les plus pauvres de l'UE étant déjà surendettés, leur capacité d’emprunt future sera limitée, surtout si les taux d'intérêt augmentent. Dès que l'inflation recommencera à croître, la politique implicite de la Banque centrale européenne consistant à monétiser la dette des États membres (par l'achat illimité d'obligations d'État des pays plus pauvres) devra prendre fin.

Dans ces conditions, la seule issue restante serait une "union de transfert", les pays plus riches comme l'Allemagne augmentant leurs propres investissements financiers dans les États membres moins bien dotés. Des investissements plus importants dans les infrastructures, la numérisation et la recherche et le développement sont nécessaires non seulement pour stimuler l'efficacité et la productivité dans les États membres économiquement plus faibles, mais aussi pour maintenir l'unité de la zone euro et de l'UE. La route est encore longue, cependant, et ce d’autant plus que l'Europe ne dispose pas actuellement des instruments nécessaires pour mener à bien ce voyage.

Se recentrer sur l’Europe

Du point de vue de la politique budgétaire allemande, financer une Europe plus stable sur le plan économique et social serait très rentable. Oui, l'opinion dominante en Allemagne est que l’Europe lui coûte plus que les bénéfices qu’elle en tire. Mais c'est un non-sens. En tant que championne des exportations avec un excédent commercial massif et persistant, l'Allemagne, par définition, reçoit plus qu'elle ne paie.

Au lieu de donner l'impression que l'Allemagne est dépendante des importations chinoises, les dirigeants allemands devraient préciser que la véritable dépendance du pays est le marché européen. Les exportations de l'Allemagne vers les autres États membres de l'UE représentent plus de 50 % de ses exportations totales, alors que la Chine et les États-Unis ne représentent chacun qu'environ 10 %.

À long terme, l'Allemagne ne s'en sortira pas mieux que ses voisins européens. Plus tôt nous le reconnaîtrons, mieux nous nous porterons. Le credo de Biden sur la nécessité de réparer les choses chez soi s'applique également à nous. Nous devons montrer que nos propres sociétés démocratiquement constituées sont meilleures que les alternatives autocratiques. Sinon, les prétentions universalistes de l'Occident continueront à perdre de leur éclat.

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