Soros 1 © Antonio Scorza - Shuuterstock

L'Europe doit émettre des obligations perpétuelles

Une seule chose est certaine à propos du monde d’après la pandémie : il n’y aura pas de retour en arrière. Mais tous les jeux sont ouverts : la montée en puissance de la Chine, le sort des États-Unis et la survie de l’Union européenne. Plutôt que s’endetter comme elle le prévoit, celle-ci ferait mieux de recourir à un instrument presque oublié mais parfaitement adapté aux circonstances : la rente.

GREGOR PETER SCHMITZ : Vous avez connu de nombreuses crises. La pandémie de Covid-19 est-elle comparable à une pandémie antérieure ?

GEORGE SOROS : Non. Une crise comme celle-là, je n’en connaîtrai qu’une de mon vivant. Même avant la pandémie, je me suis rendu compte que nous vivions un moment révolutionnaire où ce qui serait impossible, voire même inconcevable en temps normal, était devenu non seulement possible, mais probablement absolument nécessaire. Lorsque la Covid-19 a frappé, ce phénomène a totalement perturbé la vie des gens et nous a forcé à adopter des comportements très différents. C’est un événement sans précédent qui ne s’est probablement jamais produit sous cette forme. Il met véritablement en péril la survie de notre civilisation.

GPS : Est-ce que nous aurions pu éviter cette crise si les gouvernements avaient été mieux préparés ?

SOROS : Les pandémies de maladies infectieuses sont aussi anciennes que la peste bubonique. Elles ont été assez fréquentes au dix-neuvième siècle, puis nous avons eu la grippe espagnole à la fin de la Première Guerre mondiale, qui s’est produite en trois vagues, la deuxième étant la plus mortelle. Des millions de gens sont morts. Et nous avons eu d’autres épidémies graves, comme la grippe porcine, il y a dix ans à peine. On ne peut donc qu’être stupéfaits de constater à quel point les pays ont pu être pris au dépourvu par un tel phénomène.

GPS : Est-ce là le plus gros problème de la crise qui nous touche – ce manque de certitude quant à la façon de traiter ce virus et à notre modus operandi dans les mois ou les années à venir ?

SOROS : C’est sans aucun doute un très gros problème. Nous faisons des avancées très rapides et nous sommes à présent beaucoup mieux informés sur le virus, comparativement à la date de son apparition. Mais nous sommes face à une cible mouvante, du fait que le virus lui-même évolue rapidement. La mise au point d’un vaccin prendra beaucoup de temps. Et même une fois que nous aurons développé un vaccin, nous devrons apprendre à le mettre à jour chaque année, parce que le virus va très probablement évoluer. C’est ce qui se passe chaque année avec le vaccin contre la grippe saisonnière.

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GPS : Cette crise va-t-elle changer la nature du capitalisme ? Avant même que la Covid-19 ne conduise à la récession catastrophique actuelle, les inconvénients de la mondialisation et du libre-échange suscitaient déjà une plus grande attention.

SOROS : Nous n’allons pas revenir au point où nous en étions lorsque la pandémie a éclaté. C’est quasiment certain. Mais c’est bien la seule chose qui soit certaine. Pour le reste, toutes les options sont envisageables. Je ne pense pas que quiconque puisse dire comment le capitalisme va évoluer.

GPS : Cette crise pourrait-elle nous rapprocher les uns des autres – aussi bien les individus que les États-nations ?

SOROS : À long terme, oui, c’est possible. À l’heure actuelle, les individus sont dominés par la peur. Et la peur pousse très souvent les individus à se nuire. Cela se vérifie aussi bien chez les individus que dans le cas des institutions, des nations et de l’humanité.

GPS : Quand les États-Unis et la Chine se rejettent la faute l’un sur l’autre, est-ce encore un exemple de ce que vous décrivez ?

SOROS : Le conflit en cours entre les États-Unis et la Chine complique les choses, car nous devons collaborer sur le problème du changement climatique et sur la mise au point d’un vaccin contre la Covid-19. Mais apparemment, nous ne pouvons pas collaborer parce que nous sommes déjà en concurrence pour savoir qui va développer – et utiliser – le vaccin. Le fait d’avoir deux systèmes de gouvernement très différents, démocratique et…

GPS : Autocratique ?

SOROS : cela complique énormément les choses. Bien des gens disent que nous devrions collaborer très étroitement avec la Chine, mais je ne suis pas favorable à cette idée. Nous devons protéger notre société ouverte démocratique. Dans le même temps, nous devons trouver un moyen de coopérer dans la lutte contre le changement climatique et contre le nouveau coronavirus. Ce ne sera pas facile. J’éprouve de la compassion à l’égard du peuple chinois, parce qu’il vit sous la coupe d’un dictateur, le président Xi Jinping. Je pense que beaucoup de Chinois instruits éprouvent un très fort ressentiment à l’encontre de son régime et que le grand public lui en veut toujours pour avoir tenu la Covid-19 secret jusqu’au Nouvel an chinois.

GPS : La mainmise de Xi sur le pouvoir risque-t-elle de s’affaiblir si les Chinois en viennent à se rendre compte que la gestion de la crise a été sous-optimale ?

SOROS : C’est fort probable. Lorsque Xi a aboli les limites de mandat et s’est nommé en quelque sorte président à vie, il a détruit l’avenir politique des hommes les plus importants et les plus ambitieux au sein d’une élite très sélective et très compétitive. Il a commis là une grosse erreur. Donc, oui, d’une certaine manière, il est très puissant, mais en même temps, extrêmement faible. À l’heure qu’il est, il est peut-être même vulnérable.

La lutte pour les rênes du pouvoir chinois est une chose que je suis de très près, parce que je suis du côté de ceux qui croient en une société ouverte. Et il y a beaucoup de gens en Chine qui sont eux aussi très favorables à une société ouverte.

GPS : Là encore, le président actuel des États-Unis ne représente pas vraiment les valeurs d’une société libre et ouverte…

SOROS : Eh bien, c’est une faiblesse qui, je l’espère, ne va pas durer bien longtemps. Donald Trump aimerait être un dictateur. Mais il ne peut pas en être un, parce qu’il y a une constitution aux États-Unis que les gens respectent encore. Et cette constitution va l’empêcher de faire certaines choses. Cela ne veut pas dire qu’il n’y aura pas quelques tentatives de sa part, parce qu’il va vraiment se battre jusqu’au dernier carré. Je dirais également que j’ai foi en Trump : je crois qu’il va s’auto-détruire – et en ce sens il a dépassé mes attentes les plus folles.

GPS : L’Union européenne – votre patrie qui est si chère à votre cœur – quel rôle joue-t-elle dans cette lutte pour le pouvoir ?

SOROS : La survie de l’UE me préoccupe tout particulièrement, dans le sens où l’Union est incomplète. Elle était en cours de création. Mais ce processus n’est jamais arrivé à son terme, ce qui rend l’Europe particulièrement vulnérable – plus vulnérable que les États-Unis non seulement parce que le processus n’est pas terminé, mais également parce qu’il repose sur l’État de droit. Et les procédures prennent beaucoup de temps, alors que des menaces comme celles du virus de la Covid-19 évoluent très rapidement. Cela crée un problème particulier pour l’Union européenne.

SAY : Comment financer la relance ?

SOROS : J’ai proposé que l’UE émette des obligations perpétuelles, bien que je pense à présent qu’il faille les appeler « Consols », parce que les obligations perpétuelles ont été utilisées avec succès sous ce nom par la Grande-Bretagne depuis 1751 et par les États-Unis depuis les années 1870. Elles ont été confondues avec les « Coronabonds» [et] cela a empoisonné le débat sur les obligations perpétuelles. (…) Le genre d’obligations que j’ai proposé (…) seraient émises par l’UE dans son ensemble, elles seraient automatiquement proportionnelles, et le resteraient à perpétuité. Les États membres n’auraient qu’à payer les intérêts annuels, si minimes – disons de 0,5 % – que les obligations pourraient être facilement souscrites par les États membres, soit à l’unanimité, soit par une coalition de volontaires.

Selon la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, l’Europe a besoin d’environ 1 000 milliards d’euros (1 100 milliards de dollars) pour lutter contre cette pandémie, et elle aurait dû ajouter 1 000 milliards d’euros pour lutter contre le changement climatique. Les Consols pourraient fournir ces sommes si les États membres de l’UE

les autorisaient. (…) Ceux qui veulent maintenir leur contribution au budget de l’UE à un minimum devraient encourager les Consols. Ils devraient autoriser certaines taxes, comme une taxe sur les transactions financières, qui fournirait à l’UE ses propres ressources, assurant ainsi sa notation AAA. Mais les taxes n’auraient pas à être imposées – les Consols les remplaceraient. (…) Des paiements annuels de 5 milliards d’euros, dont la valeur réelle déclinerait sans cesse, donneraient à l’UE les 1000 milliards d’euros dont le continent a besoin de toute urgence – un rapport coûts-avantages incroyable.

GPS : Lorsque l’UE a assoupli ses règles contre les aides d’État, l’Allemagne a présenté plus de la moitié des demandes. Certains prétendent que cela sape les principes d’un marché unique. Qu’en pensez-vous ?

SOROS : J’approuve leur argumentation. C’est particulièrement injuste pour l’Italie, qui était déjà l’homme malade de l’Europe et qui a été ensuite le pays le plus durement touché par la Covid-19. Matteo Salvini, le chef du parti de La ligue, est en campagne pour que l’Italie quitte l’euro et l’Union européenne. Heureusement, sa popularité personnelle a diminué depuis qu’il a quitté le gouvernement, mais son plaidoyer gagne en popularité.

C’est une autre menace existentielle pour l’UE. Mais que resterait-il de l’Europe sans l’Italie, qui était auparavant le pays le plus pro-européen ? Les Italiens ont plus fait confiance à l’Europe qu’à leurs propres gouvernements. Mais ils ont été mal traités durant la crise des réfugiés de 2015. C’est à ce moment-là qu’ils se sont tournés vers l’extrême-droite de La Ligue de Salvini et vers le Mouvement 5 Étoiles, de tendance populiste.

GPS : Vous semblez très pessimiste.

SOROS : Loin de là. Je reconnais que l’Europe traverse plusieurs dangers existentiels. Ce n’est pas une figure de style, c’est la réalité. (…) Une fois que nous aurons reconnu cela, nous nous montrerons peut-être à la hauteur. Nous sommes capables de prendre des mesures exceptionnelles, qui soient appropriées aux circonstances exceptionnelles que nous vivons. Cela s’applique bien sûr au cas des Consols, qui ne doivent jamais être émises en temps normal, mais qui sont idéales en ce moment précis. Tant que je pourrai proposer des mesures comme celle-là, je ne perdrai pas espoir. l

> Propos recueillis par Gregor Peter Schmitz

Le plan de relance européen

• 750 milliards d’euros, dont 390 md€ de subventions, sur trois ans

• 400 milliard d’euros empruntés par la Commission européenne sous sa signature.

• Un petit pendant budgétaire à la politique monétaire commune (BCE, MES, supervision bancaire…).

• Répartition attendue des prêts et subventions :

> 60 md€ pour l’Italie

> 55 md€ pour l’Espagne

± 40 md€ pour la France

> 25 md€ pour l’Allemagne

• Ces sommes s’ajoutent aux transferts existants entre Etats, les aides régionales (± 50 md€).

La longue histoire des obligations perpétuelles peut-elle repartir ?

Le 15 mai 1648, Niclaes de Meijer apporte à l’autorité de l’eau de la ville de Leyde, entre Amsterdam et La Haye, la somme de 1 000 florins. Celle-ci lui remet en échange un titre au porteur qui lui permet de toucher, à perpétuité, 5% de la somme chaque année. Ce parchemin est désormais conservé par une bibliothèque de l’université de Yale, au Connecticut, et régulièrement, un conservateur se rend à Leyde pour obtenir de Stichtse Rijnlanden le paiement de la rente. Il s’agit sans doute là du plus ancien titre obligataire encore valable.

On peut chercher l’origine de ces obligations perpétuelles dans L’interdiction au Moyen-Age du prêt à intérêt tombait si le prêteur renonçait au remboursement : les rois de France se mirent ainsi à constituer des rentes à leurs créanciers plutôt que les rembourser. A partir de 1522, les rentes sur l’Hôtel de Ville connurent ainsi un succès croissant et les obligations perpétuelles restèrent d’un usage courant dans le crédit public jusqu’au XIXème siècle. L’Angleterre, pour sa part, émet en 1752 les premières consolidated annuities (consols), qui réunissent en une seule obligation tous les titres publics existants. La dernière a été entièrement remboursée en 2015.

En effet, une option de rachat par l’émetteur (call) s’est progressivement insérée dans les obligations perpétuelles, permettant aux débiteurs de gérer le poids des rentes créées sans baisser unilatéralement les intérêts payés. Ces « conversions de la rente » forcées ont émaillé les crises politiques et financières du XIXème siècle. Outre ces défauts partiels – ou totaux, quand l’émetteur de l’obligation disparaît –, c’est surtout l’inflation qui a quasiment fait disparaître les obligations perpétuelles. Si l’on en revient à Niclaes de Meijer, ses 1 000 florins correspondaient à un quintal d’or ; ils ont financé les digues du Ould Rijn, une des branches du delta du Rhin. Presque quatre siècles plus tard, ils ne rendent à l’université de Yale qu’environ 15 euros par an : pas de quoi financer le voyage du conservateur obligé de se rendre à Leyde en personne pour encaisser son dû.

La France a ainsi supprimé les dernières rentes en 1982 et la Grande-Bretagne, en 2015. L’instrument n’a cependant pas complètement disparu. On trouve à la Bourse de Paris, par exemple, une obligation perpétuelle émise par les supermarchés Casino. Et d’autres, aux émetteurs présumés plus solides, sont admises au Graal des titres sans risque, le tier-1 capital des banques. Elles peuvent être désormais assez sophistiquées, dans le but de protéger le créditeur de l’inflation (*).

Rente et crises

Mais c’est surtout pendant les crises qu’on évoque les obligations perpétuelles. En février 2015, le ministre grec des Finances Yanis Varoufakis a par exemple proposé de convertir en rente la dette de son pays détenue par la banque centrale européenne. Une solution moins radicale que l’effacement qu’il réclamait jusqu’alors, mais qui n’a pas plus été retenue.

Les choses changent. George Soros, qui appelle ici les consols de ses vœux, dispose d’une bien plus grande crédibilité institutionnelle que l’économiste hellène. Et qui aurait imaginé, il y a cinq ans, que la taille du bilan de la BCE dépasserait la moitié du PIB de l’eurozone ? Que les banques centrales et les gouvernements se mettraient à distribuer gratuitement de l’argent « comme d’un hélicoptère » ? Que l’Europe émettrait des obligations communes à l’Union ? Que le président français appellerait à l’effacement de la dette africaine ? Si l’inflation ne repart pas, malgré les mesures que mettent en œuvre les banques centrales et les Etats, l’heure pourrait revenir à l’ingénierie financière du XVIème siècle.



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