european-union-4225118 © Andrzej Rembowski de Pixabay

L'Europe après le Brexit

"L'ONU n'a pas été fondée pour conduire l'humanité au paradis, mais pour sauver l'humanité de l'enfer", a déclaré un jour le premier secrétaire général des Nations unies, Dag Hammarskjöld. L'enfer qu'il avait à l'esprit, bien sûr, était la Seconde Guerre mondiale et la Shoah, à côté desquelles la plupart des défis d'aujourd'hui font pâle figure en comparaison. Néanmoins, des perturbations comme la pandémie due à la Covid-19 et le retrait de la Grande-Bretagne de l'Union européenne ont remis en question bien des croyances que les Européens considéraient auparavant comme allant de soi.

Grâce au leadership de la chancelière allemande Angela Merkel au sein de l'UE, l'Europe a survécu à l'année 2020 sans trop de dommages. En fait, sa participation au Conseil européen pendant la seconde moitié de l'année sera probablement considérée comme un grand succès politique de l'histoire européenne de l'après-guerre.

Lorsque la pandémie a éclaté au printemps dernier, il semblait que chaque État membre de l'Union européenne allait se débrouiller seul. L'Allemagne, par exemple, a temporairement interdit l'exportation d'aide et d'équipements médicaux, malgré le nombre effroyable et croissant de décès dans l'Italie voisine. Mais depuis lors, les Européens ont fait preuve d'une solidarité impressionnante face à la pandémie.

Plus récemment, l'émergence d'une souche très contagieuse du coronavirus au Royaume-Uni a donné aux Britanniques et aux Européens un petit avant-goût de ce qui se serait passé si un accord Brexit définitif n'avait pas été conclu le jour de Noël. Les postes frontières entre l'Europe et le Royaume-Uni ont été subitement fermés, laissant sur des kilomètres des camions en file sur des terrains d'aviation désaffectés.

L'accord commercial entre l'UE et le Royaume-Uni peut être décrit comme le meilleur choix parmi une série de mauvaises options. Le fait qu'il ait été conclu doit quelque chose à l'élection présidentielle américaine. Après s'être rapproché de Donald Trump (et avoir auparavant insulté le président américain Barack Obama en termes racistes), le Premier ministre britannique Boris Johnson sait que l'administration Biden ne sera pas désireuse de rendre service à son gouvernement. En l'absence d'un accord avec l'Europe, le Royaume-Uni se serait retrouvé totalement seul.

Pour leur part, les dirigeants européens ont salué l'accord car ils comprennent que le Brexit a déjà causé du tort à l'Union. Étant donné l'expérience et les capacités géostratégiques considérables du Royaume-Uni (notamment son arsenal nucléaire), il était crucial pour l'Europe d'éviter une rupture totale.

Mais, mis à part le Brexit, l'UE est également divisée sur le plan interne en ce qui concerne la politique économique, l'État de droit et la séparation des pouvoirs. Comme si ces défis n'étaient pas assez importants, les événements de ces dernières semaines ont révélé une divergence croissante entre la France et l'Allemagne. Ces deux moteurs traditionnels de l'unification européenne ont fait passer le nouveau fonds de relance de l'UE, assurant ainsi la cohésion entre les États membres du Sud et du Nord. Mais le débat actuel de l'UE sur la politique étrangère et de sécurité, mené principalement par le président français Emmanuel Macron, a ouvert une brèche sur la question de la position stratégique de l'Europe.

S'abonner à SAY
3écrans+4couv transparent 240 dpi

S'abonner à SAY

Profitez d'un accès illimité aux idées et opinions des plus grands penseurs du monde, y compris des lectures hebdomadaires, des critiques de livres et des interviews !  

Offre de l'été : 70€ au lieu de 78€

S'abonner maintenant !

Appelant à une autonomie stratégique, Macron réagit au désengagement de l'Amérique de l'Europe et à sa réorientation vers l'Indo-Pacifique et la Chine. Il conclut à juste titre qu'un retrait américain obligera l'Europe à assumer beaucoup plus de responsabilités pour sa propre sécurité. L'implication pour l'Allemagne est qu'elle s'approche d'un moment de vérité. Bien qu'elle soit la puissance économique de l'UE et son État membre le plus peuplé, l'Allemagne (consciente de sa responsabilité dans les souffrances inimaginables de la Seconde Guerre mondiale) s'est abstenue d'agir stratégiquement pendant 75 ans.

Il est certain que c'est l'abstention stratégique allemande qui a permis au projet européen de voir le jour. Mais les choses ont changé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le fait est que l'UE ne peut devenir une force géopolitique crédible sans que l'Allemagne n'apporte son véritable soutien économique, politique et, oui, militaire. Le problème, bien sûr, est que trop d'Allemands eux-mêmes restent méfiants à l'égard de la géopolitique ou s'accrochent à un sentiment de supériorité morale qui les rend peu enclins à défendre les intérêts européens.

Dans ce contexte, les Français avaient tout à fait raison d'engager un débat sur l'autonomie stratégique européenne. La balle est dans le camp de l'Allemagne. Un futur gouvernement allemand composé de l'Union chrétienne-démocrate conservatrice/Union sociale chrétienne et d'une Alliance pacifiste 90/Les Verts répondrait-il aux appels d'un gouvernement d'union nationale libyen demandant à l'Europe de recourir à la force pour démanteler les camps de trafic humain qui y ont été installés dans les zones contrôlées par les militants ? La France répondra certainement à l'appel, mais elle s'attend à ce que l'Allemagne et d'autres pays se joignent à elle.

Avec sa pression pour une autonomie stratégique européenne, Macron cherche à combler le manque de leadership géopolitique qui a été créé par le départ du Royaume-Uni et le refus continu de l'Allemagne de s'engager dans les questions géopolitiques. En tant que seule puissance nucléaire de l'Europe et membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, la France est évidemment le candidat le plus approprié pour ce poste, mais elle ne peut pas faire cavalier seul.

L'Allemagne a au moins tiré son épingle du jeu en ce qui concerne les questions de politique intérieure, notamment la préservation de l'unité européenne. Merkel l'a démontré récemment en négociant un compromis avec la Hongrie et la Pologne, lesquelles avaient menacé d'opposer leur veto au fonds de relance et au budget de l'UE sur sept ans en faveur d'un nouveau mécanisme d'État de droit pour le décaissement des fonds de l'UE. Le gouvernement allemand a également souligné à plusieurs reprises que toute initiative en faveur d'une autonomie stratégique doit compléter et renforcer le partenariat transatlantique plutôt que le mettre en péril.

Le Brexit soulève des questions stratégiques longtemps restées sans réponse sur l'unité interne et la position extérieure de l'Europe. C'est pourquoi la France et l'Allemagne doivent chercher des voies communes pour l'Europe, en saisissant les opportunités qu'offre l'autonomie tout en restant conscients de ses limites. Même les euro-optimistes les plus enthousiastes ne peuvent raisonnablement prétendre que l'Europe peut réussir au XXIe siècle sans un partenariat stratégique étroit avec les États-Unis.

https://www.say.media/gieM7O9