L’État compromis de l’Amérique Session en cours au Sénat Américain (Washington, DC., 2017)

L’État compromis de l’Amérique

L’absence de réponse nationale coordonnée à la pandémie de Covid-19 aux États-Unis a, comme on pouvait s’y attendre, entraîné une catastrophe économique et sanitaire sans précédent. Le problème est – et a toujours été – que ceux qui sont en mesure de faire quelque chose face à de telles crises ne défendent pas les intérêts de la plupart des Américains.

C’est à l’administration malveillante et incompétente de Trump que l’on doit en grande partie l’échec de l’Amérique à contrôler la pandémie due à la Covid-19. Mais il y a une autre cause, moins évidente : le Compromis du Connecticut de 1787, qui a handicapé la démocratie américaine à ses débuts, et qui a depuis affaibli les moyens dont dispose le Congrès pour faire face à la pandémie.

Lors de la Convention constitutionnelle de 1787, les petits et les grands États n’étaient pas d’accord sur le fondement de la représentation. Les premiers plaidaient pour l’égalité des États et les seconds pour l’égalité des personnes. Le compromis consistait à établir une législature bicamérale, avec une chambre pour le peuple et une pour les États. À la Chambre des représentants, le peuple est représenté en proportion de son nombre ; au Sénat, chaque État a deux sénateurs, quelle que soit sa population.

En conséquence, les quatre plus grands États aujourd’hui – Californie, Texas, Floride et New York – ne détiennent que huit sièges sur 100 au Sénat, alors qu’ils représentent un tiers de la population américaine. Huit voix vont également aux quatre États les plus petits – le Wyoming, l’Alaska, le Vermont et le Dakota du Nord – qui, ensemble, représentent 1 % de la population.

Considérons maintenant l’inégalité des revenus, qui est souvent mesurée par le coefficient de Gini : « zéro » signifie une égalité parfaite, et « un » indique une inégalité parfaite (une seule personne reçoit tous les revenus). Le coefficient de Gini américain est de 0,42, soit le plus élevé des pays riches. Pourtant, si l’on appliquait la même mesure du taux d’inégalité à la représentation au Sénat, il serait encore plus élevé, soit 0,50. Les électeurs du Wyoming ont dix fois plus de pouvoir de vote que ceux du Texas. Et comme la législation doit être adoptée par les deux chambres, les coalitions de petits États peuvent facilement bloquer des mesures qui sont dans l’intérêt de la grande majorité de la population. C’est précisément ce que fait fréquemment le Sénat.

La répartition géographique des cas et décès dus à la Covid-19 est encore plus inégale que la répartition du pouvoir de vote au Sénat. Au 8 juillet, 45 % des 125 000 décès enregistrés par Covid-19 se trouvaient dans quatre États seulement – New Jersey, New York, Massachusetts et Illinois – et 70 % dans dix États. Il y a eu des décès dans tous les États, mais le bilan combiné pour l’Alaska, Hawaï, le Wyoming et le Montana n’est que d’environ 80 morts. Les 25 États les moins touchés ont perdu un total de 8 000 personnes, soit 6,4 % du total national.

Lorsque le président américain Donald Trump a proclamé l’urgence nationale le 13 mars, le pays s’est retrouvé plus ou moins uniformément en état de confinement. L’urgence était nationale, et le Congrès a réagi en adoptant quatre mesures distinctes sur une base non partisane. Mais au fil du temps, le confinement État par État s’est progressivement atténué – tant officiellement qu’officieusement – avec beaucoup moins d’uniformité que la période initiale. Dans les endroits où les taux d’infection étaient faibles et les décès peu nombreux, les gens ont commencé à se déplacer plus librement que les résidents d’États comme New York, le New Jersey et le Massachusetts, où les gens décédaient ou avaient décédés en grand nombre. L’appétit du Sénat pour des dépenses d’urgence plus importantes s’est rapidement émoussé.

S'abonner à SAY
SAY1-2-3

S'abonner à SAY

Profitez d'un accès illimité aux idées et opinions des plus grands penseurs du monde, y compris des lectures hebdomadaires, des critiques de livres et des interviews !  

Offre de lancement : 70€ au lieu de 78€

S'abonner maintenant !

Le 15 mai, la Chambre démocrate a adopté la loi sur les solutions d’urgence pour la santé et la relance économique (Health and Economic Recovery Omnibus Emergency Solutions – HEROES), à la suite d’un vote majoritairement partisan. Mais la législation n’a depuis lors fait aucun progrès au Sénat. La majorité républicaine dans cette chambre est une conséquence directe du Compromis de 1787, qui attribue une part follement disproportionnée des sièges aux États ruraux et moins peuplés qui penchent vers le républicanisme.

Par conséquent, les conditions sont depuis longtemps propices à une tragédie. Très vite, le virus a commencé à se propager dans le sud et le sud-ouest, où le faible taux de mortalité avait encouragé une grande nonchalance. Une fois que les décideurs politiques ont réalisé que les infections et les décès augmentaient en flèche, ils ont tenté d’inverser le processus de réouverture. Mais il semble qu’il était trop tard, et maintenant les infections menacent à nouveau les États de l’Est par le biais des voyageurs en provenance des États du Sud et de l’Ouest.

En l’absence d’un plan national, et encore moins d’une constitution qui permettrait un contrôle central, chaque État suit ses propres instincts et intérêts perçus, généralement de manière irréfléchie. Grâce à la liberté de circulation entre les États, le virus va maintenant rebondir dans tout le pays jusqu’à ce qu’un vaccin soit disponible ou que l’immunité collective ait été atteinte (en supposant qu’une immunité durable soit même possible).

Comme le nombre de décès continue d’augmenter dans les États qui avaient auparavant moins de cas, le Sénat va probablement adopter une version de la loi HEROES. Cette mesure de secours sera nécessaire de toute urgence, étant donné que les allocations de chômage s’épuiseront à la fin de ce mois et que les États les plus touchés seront bientôt à court d’argent. Mais cela aurait été moins nécessaire si le Sénat avait fait preuve de leadership plus tôt. Une stratégie nationale coordonnée pour le confinement aurait peut-être permis un retour au travail plus lent, mais elle aurait été plus efficace que le chaos actuel.

Dans tous les cas, la contagion passe des États « bleus » (démocrates) aux États « rouges » (républicains). Au 8 juillet, le taux de mortalité dans les 26 États ayant des gouverneurs républicains (contre 24 États ayant des gouverneurs démocrates) était passé à 29 %, contre 22 % fin mars. On peut dire que les gouverneurs républicains ont été plus influencés que leurs homologues démocrates par la désinformation pernicieuse de la Maison-Blanche et de ses alliés médiatiques. Faisant preuve d’un mépris ouvert pour les avis scientifiques, un récent éditorial du Wall Street Journal se moquait de l’université de Harvard, la qualifiant de l’une des dernières institutions américaines à ne pas avoir appris à se méfier de la mise en place de changements radicaux sur la base de modèles d’experts en santé publique.

Cela dit, je soupçonne que les choses n’auraient pas été très différentes si les démocrates avaient remplacé les législateurs et les gouverneurs républicains des États. Le problème est l’absence d’une stratégie nationale centrale et applicable dans un pays doté d’un système fédéral qui est en fin de compte contrôlée par les autorités locales répondant à leurs propres besoins et aux risques perçus. Il a toujours été difficile de demander aux gens de se sacrifier pour d’autres personnes plus éloignées, afin d’atténuer un risque qu’ils ne voient pas dans leur propre communauté.

Le pouvoir des États était un problème à Philadelphie en 1787, et il l’est toujours aujourd’hui. L’inégalité est souvent citée comme la cause de nombreux maux sociaux. Comme si l’inégalité économique de l’Amérique n’était pas suffisante, son inégalité de représentation institutionnalisée a maintenant gravement compromis l’efficacité de sa démocratie.

https://www.say.media/pj6oOL9