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L’avenir appartient aux nomades

Face au virus, il nous faut penser loin, penser libre, vivre le risque. Un nouveau nomadisme à rebours de l’ancien choix sédentaire qui pèse sur la France, obsédée par ses racines plutôt que son futur.

Les sédentaires aiment ce qui ne change pas ; ils adorent la routine, ils veulent pouvoir prévoir le retour du même. Ils détestent le neuf et l’incertain. Et s’ils ont un projet, c’est celui de conserver, de défendre une forteresse, de protéger un héritage.

Les nomades, eux, au contraire, sont à l’aise dans un monde instable, où tout est changeant, où l’issue même du changement est inconnu. Ils sont prêts à quitter sans regret ni nostalgie un lieu où ils ont été heureux. Et, s’ils ont un projet, un rêve, c’est un port à atteindre, une action à accomplir. Pas un lieu à protéger. Les nomades sont ainsi mieux placés que les sédentaires pour vivre un temps d’incertitude radicale. Pour affronter les temps de tempête.

Or, aujourd’hui, nous sommes à l’évidence dans un tel temps de tempêtes. Et ceux qui avaient l’habitude de voir se répéter le même, et qui trouvaient leur bonheur dans cette répétition, y sont perdus. Ils sont comme des paysans oubliés dans une région devenue subitement aride et qui préfèrent, contre toute raison, y attendre le retour de la pluie, plutôt que de se mettre en marche vers un nouvel oasis. On peut ainsi distinguer les crises sédentaires, qui se résolvent par le retour du même. Et les crises nomades, qui n’ont de solution que dans le mouvement et l’ailleurs.

Ce que nous vivons est une crise nomade, comme l’est le virus. Elle rend le monde imprévisible. (Quand sera-t-elle terminée ? Quand aura-t-on, si jamais, un vaccin ? Quand repartira la croissance ? Pourra-t-on vraiment revivre comme avant ? ). Elle rend nécessaire de bouger, au plus vite. Mais pas dans l’attente d’un retour au même. Vers un nouvel horizon : rien ne sera plus fatal que d’attendre le retour du monde d’avant. Il ne reviendra jamais ; le monde post-Covid ne sera pas celui d’avant, ni sur le terrain économique, ni financier ni social, ni écologique, ni éthique, ni philosophique, ni politique. Et ce n’est pas en restant sur place, à attendre en vain le retour de la pluie, qu’on évitera de mourir de soif.

France sédentaire

Ainsi s’explique, à mes yeux, l’étrange aberration de certains pays, dont la France, pays sédentaire par excellence alors qu’elle aurait toutes qualités d’un pays nomade. Alors qu’on affronte une pandémie sans précédent, on n’y parle que de climat et d’environnement.

Sujets essentiels certes, mais sans rapport avec l’urgence du jour. Sinon que cela permet de prôner l’immobilisme, l’enfermement, la stabilité, le retour du même. Et de prétendre donner une réponse sédentaire à un enjeu nomade.

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Ce comportement ne fait en réalité qu’aggraver la crise actuelle, sanitaire comme écologique, en conduisant chacun à ne pas prendre de risque, à épargner plus que de raison, à ne se lancer dans aucun projet nouveau, à profiter des avantages illusoires d’une protection sociale éphémère, sans se préparer à vivre autrement, pour s’adapter au monde qui vient. À ne se préparer ni à vivre avec la pandémie, ni à y échapper, ni à se préparer aux pandémies suivantes, ni à donner une réponse efficace à la crise climatique. Les pays qui agissent ainsi seront les grands vaincus des temps qui viennent. Et la France, qui a choisi il y a mille ans d’être un pays sédentaire en tournant le dos à la mer, en fait partie.

Grand mouvement

Les pays qui sortiront vainqueurs de cette crise seront justement, au contraire, ceux qui auront su se fixer un cap nouveau : le basculement à un autre monde, vers l’économie de la vie. Il résoudra, dans un grand mouvement sans retour, à la fois les problèmes sanitaires, écologiques, sociaux, et démocratique. On y travaillera autrement, on y produira autrement, on y vivra autrement, on y apprendra autrement, et autre chose. Il ne faudra pas s’étonner si, au premier rang des pays qui osent, timidement encore, de tels changements, on trouve des pays maritimes, de la Corée du Sud à la Nouvelle Zélande, de Singapour au Maroc. Et quelques autres.

Ce qui ne veut pas dire qu’il nous faut, en France, tourner le dos à nos racines et à ce qui fait notre identité. Et encore moins déménager. Mais penser à un voyage, intense, de l’esprit, virtuel, donnant une nouvelle finalité aux même lieux, pour enrichir notre identité par nos découvertes et lui donner un sens nouveau.

Pour rejoindre les vainqueurs, il faudra mettre en avant une série de vertus oubliées : l’audace, la lucidité, la vision, la ténacité, l’entêtement, la solidarité, la capacité à ne pas se décourager. La capacité à oublier pour un temps ses racines et pour, comme l’escargot, emporter sa maison, c’est-à-dire ses valeurs, sur son dos. Cela suppose de se choisir un but, clairement, joyeusement partagé ; de se donner les moyens de protéger la caravane humaine et de se mettre en marche avec optimisme et résolution vers ce but lucidement choisi. On en est loin.

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