Kaboul, la défaite de trop pour le dollar ?

Le système monétaire international, en vigueur depuis 50 ans, reste en apparence solide. Mais la débâcle américaine en Afghanistan pèsera lourdement sur la domination internationale du dollar. La réévaluation des lois qui dominent les politiques monétaires dans le monde a déjà commencé.

Ce mois d’août marque le 50e anniversaire de la fin du système de Bretton Woods, date à laquelle la convertibilité du dollar américain en or a pris fin. Nous approchons également du 20e anniversaire de la destitution des talibans en Afghanistan par les forces de la coalition dirigée par les États-Unis. Maintenant que les talibans font leur retour en force, il convient d’étudier les répercussions de cette victoire sur la plus puissante armée et la plus grande économie du monde.

Si l’on considère les 50 années qui se sont écoulées depuis la fin du système de l’étalon-or (dont 39 années durant lesquelles j’opérais sur les marchés financiers), la principale conclusion est que le système de taux de change flottants et le rôle dominant du dollar dans ce système se sont avérés plus robustes que prévu initialement. Même avec nos connaissances actuelles sur les mécanismes de l’économie mondiale, la plupart des experts auraient douté qu’un tel système puisse survivre aussi longtemps qu’il l’a fait.

Compte tenu de cette résilience, il est tentant de considérer l’échec américain en Afghanistan comme un accroc sans conséquence sur la domination du dollar. Après tout, le billet vert a résisté à la chute de Saigon en 1975 et Le fiasco final du bourbier irakien. Pourquoi cette fois-ci serait-elle différente ? La réponse dépend des attentes de chacun quant à l’évolution de l’économie mondiale et au comportement de ses principaux acteurs financiers, à savoir la Chine et l’Union européenne.

Les piliers du système monétaire international

Pour comprendre les perspectives du dollar, il faut considérer les trois causes de sa résilience. Primo, la plupart des pays n'ont pas choisi de faire flotter librement leur monnaie par rapport au billet vert. Un nombre croissant d’États ont certes décidé de laisser flotter leur monnaie au cours des dernières décennies. Mais la plupart ont maintenu des taux de change, pour l'essentiel, fixes, grâce à des accords régionaux de change voire une monnaie commune – comme dans le cas de l’euro.

Deuxièmement, et dans le même ordre d’idées, les quelques pays qui avaient un poids économique suffisant pour influencer le système monétaire mondial – le Japon, l’Allemagne (anciennement l’Allemagne de l’Ouest) et, plus récemment, la Chine – ont délibérément décidé de ne pas le faire. Certes, le deutsche mark allemand a joué un rôle régional de 1973 jusqu’à la création de l’Union monétaire européenne en 1992 et l’introduction de l’euro en 1999. Mais l’Allemagne a constamment pris des mesures pour empêcher sa monnaie de jouer un rôle plus important au niveau mondial.

De plus, les autorités allemandes se sont toujours opposées à l’idée d’obligations communes au sein de l’Union (malgré la décision de l’Europe, l’année dernière, de lancer un fonds de relance Covid-19 basé sur des obligations de dette mutualisées). Sans budget commun, l’euro ne pourra jamais concurrencer le dollar ni accroître son influence au sein du système financier mondial.

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L’absence d’opposition au système monétaire

Quant au Japon, il n’a jamais manifesté d’intérêt pour un rôle mondial du yen, même dans les années 1980 et 1990, alors qu'on estimait généralement que l’économie japonaise allait rattraper celle des États-Unis.

Enfin, malgré ses fréquentes critiques du système monétaire actuel, la Chine a longtemps été réticente à étendre l’importance du yuan sur les marchés financiers – tant à l’intérieur de ses frontières qu’à l’international. Au lieu de cela, l’empire du Milieu s’est prononcé en faveur d’un ordre monétaire mondial davantage centré sur les droits de tirage spéciaux (DTS). Ces derniers constituent les réserves du Fonds monétaire international, dont la valeur est basée sur un panier de cinq devises (le dollar américain, l’euro, le yuan, le yen et la livre sterling).

Cette idée présente un certain intérêt, notamment en matière d’équité mondiale. Mais elle serait difficile à mettre en œuvre dans la pratique. Il faudrait non seulement que la Chine autorise une plus grande liberté d’utilisation du yuan, mais aussi que les États-Unis adoptent un système monétaire fondé sur les DTS, ce qui est impossible, du moins pour l’instant.

Le dollar, outil de la domination américaine

Cela nous amène à la troisième raison pour laquelle le système actuel a perduré : les États-Unis eux-mêmes le voulaient. Comme on l’a vu pendant la présidence de Donald Trump, l’Amérique bénéficie des avantages conférés par l’émission de la monnaie mondiale dominante, et notamment de son potentiel en tant qu’outil pour poursuivre des objectifs diplomatiques et de sécurité. L’utilisation par l’administration Trump de sanctions contre les pays qui commercent avec l’Iran en est un parfait exemple. Si les dirigeants américains actuels ou futurs choisissent d’utiliser la domination du dollar d’une manière similaire – peut-être contre des pays faisant affaire avec un Afghanistan hostile – cela pourrait avoir une incidence importante sur l’avenir de la monnaie.

Du remaniement à la cohabitation

Le système monétaire mondial évolue lentement, mais inéluctablement et leur déroute en Afghanistan affaiblit encore les États-Unis face à la Chine. Le FMI travaille à l’examen quinquennal de la composition et de l’évaluation des DTS. Nul doute que la part allouée au yuan augmentera. Or, tout comme la part croissante de la Chine dans l’économie mondiale entraîne un rééquilibrage fondamental des échanges, la part du yuan dans le panier de DTS ne peut continuer à s’accroître sans que cela n’ait un impact sur l’avenir du système financier mondial. Réputé le « cimetière des empires », l’Afghanistan pourrait bien affaiblir le dollar et peser sur les nouveaux équilibres financiers internationaux.

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