shutterstock_208814395 GAZA STRIP - JAN 18 2009:Israeli soldiers partially withdraw from Gaza into Israel, as both Hamas and Israel announce separate cease-fires.

Israël : la fin d’une illusion

Alors qu’une flambée de la violence fait ressurgir les démons du passé dans le conflit israélo-palestinien, il convient de réexaminer les forces en présence et les enjeux, idéologiques comme politiques. Le temps n’est plus aux victoires militaires éclatantes, et face à un Israël sûr de sa force de frappe, le Hamas semble bien avoir compris que le conflit actuel lui donne les moyens de rebattre les cartes.

La soudaine irruption de violence à l’extérieur et à l’intérieur des frontières israéliennes a pris par surprise une nation qui se berçait d’illusions. Au cours des douze années du mandat du Premier ministre Benyamin Nétanyahou, le problème palestinien a été enterré et oublié. Les récents accords d’Abraham, établissant des relations diplomatiques avec quatre États arabes, semblaient avoir affaibli un peu plus la cause palestinienne. Elle ressurgit avec d’autant plus de force.

Les guerres peuvent être déclenchées par un incident isolé, mais leur cause est toujours plus profonde. L’élément déclencheur, en l’occurrence l’éviction de Palestiniens en faveur de nationalistes israéliens dans le quartier de Cheikh Jarrah à Jérusalem-Est, touche au cœur du conflit israélo-palestinien. L’occupation de Jérusalem-Est par Israël, le contrôle humiliant exercé sur l’accès à la mosquée Al-Aqsa, la mémoire toujours présente de la Nakba (le déplacement de 700 000 Palestiniens lors de la création de l’État d’Israël), et les doléances de la minorité arabe en Israël alimentent l’actuelle flambée de violence.

Il est possible que la parcelle contestée de Cheikh Jarrah ait appartenu avant 1948 à une famille juive. Mais les Palestiniens voient dans l’incident la preuve de la volonté obstinée d’Israël de « judaïser » Jérusalem, et le considèrent comme une injustice flagrante, l’État hébreu ayant été en partie construit sur les propriétés abandonnées des réfugiés palestiniens. Ainsi les juifs auraient-ils le droit de réclamer une propriété qui était la leur avant la fondation d’Israël, tandis que des Palestiniens ne pourraient prétendre à récupérer leurs terres. Ceux qui risquent l’expulsion à Cheikh Jarrah ne peuvent retrouver les terrains de Jaffa et Haïfa, qui étaient autrefois les leurs.

Un conflit intercommunautaire…

À première vue, cette récente escalade de la violence suit le modèle de toutes les guerres intercommunautaires. Des musulmans qui observaient le ramadan ont scandé des slogans nationalistes et se sont affrontés à des groupes israéliens d’extrême droite qui criaient « mort aux Arabes ». Les juifs d’Israël célébrant la Journée de Jérusalem, qui marque la prise, en 1967, de Jérusalem-Est et du mont du Temple, le lieu où s’édifiait le Second Temple de la Bible et où fut achevée, en 705, la construction de la mosquée Al-Aqsa, défilaient avec arrogance à l’ombre de leur drapeau national. Des affrontements ont éclaté aux abords de la mosquée, les fidèles lançant depuis l’esplanade des pierres sur la police israélienne, qui a répondu en tirant des balles en caoutchouc et d’autres projectiles, causant ainsi des centaines de blessés.

Mais les jeunes manifestants palestiniens peuvent revendiquer une victoire, car ils ont contraint la Cour suprême israélienne, qui devait délibérer sur les évictions de Cheikh Jarrah, à reporter son arrêt. Ils ont également contraint la police à changer le parcours de la manifestation pour la Journée de Jérusalem afin qu’elle évite le quartier musulman de la vieille ville.

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Ces violences ont atteint les frontières de l’ancien état palestinien, des groupes islamistes incitant les jeunes de la population arabe à la violence. Des villes mixtes culturellement et ethniquement, censées offrir l’exemple de la coexistence, comme Saint-Jean-d’Acre, Ramleh, Jaffa et Lod, ont été plongées dans une orgie de violence et de vandalisme. Lod a pratiquement été prise d’assaut par des groupes de jeunes palestiniens. C’était un pogrom, selon des résidents juifs. Une vieille femme a même évoqué ses souvenirs de la Nuit de cristal. Le maire de Lod s’est livré à la même comparaison.

… qui cache les ambitions politiques du Hamas

Mais Jérusalem est apparue comme le creuset du conflit. Elle offrait au Hamas une opportunité en or d’affirmer sa prééminence sur les collaborateurs d’Israël au sein de l’Autorité palestinienne en Cisjordanie et de déloger la direction moribonde du président de l’Autorité, Mahmoud Abbas. Sous les pressions d’Israël, ce dernier venait de reporter sine die les élections législatives, par crainte que le Hamas, qui gouverne Gaza depuis 2006, ne les remporte et n’étende sa domination sur la Cisjordanie.

Abbas a présenté sa décision comme une protestation contre le refus d’Israël de permettre aux Palestiniens résidant à Jérusalem-Est de participer aux élections. Mais en réalité, la présence de l’Autorité palestinienne a pratiquement disparu de Jérusalem-Est. Le vide politique ainsi créé a été rempli par une génération de jeunes Palestiniens, pour la plupart laïcs, qui ont fait du mont du Temple (l’esplanade des mosquées pour les musulmans) le symbole de leur résistance à l’occupation israélienne.

À la faveur de l’actuel embrasement, le Hamas a compris qu’il détenait l’occasion d’assurer sa prééminence au sein du mouvement national palestinien. Il s’est lui-même désigné comme le protecteur de Jérusalem et d’Al-Aqsa, comme le fer de lance de la lutte nationale et religieuse des Palestiniens contre l’occupant israélien, et comme la voix la minorité arabe en Israël même.

Impréparation et opportunisme de Nétanyahou

Les Israéliens et leur gouvernement, prompts à l’autosatisfaction, ont été pris par surprise. Le Hamas s’est livré à des tirs de roquettes sans précédent, contre les villes israéliennes, y compris contre Jérusalem et Tel-Aviv, précipitant la moitié de la population du pays dans des abris. Les Israéliens en sont réduits à se demander si leur ligne de front, vulnérable, pourrait supporter une guerre contre le Hezbollah, la milice soutenue par l’Iran, postée de l’autre côté de la frontière, au Sud-Liban. Le Hezbollah dispose d’un imposant arsenal de 150 000 roquettes, beaucoup plus meurtrières que celles dont est armé le Hamas.

Pour l’emporter, le Hamas est disposé à payer le prix fort. Les frappes aériennes de représailles contre Gaza ont été dévastatrices, frappant, avec une efficacité brutale, des commandants militaires de l’organisation. Mais le Hamas sait que lors des guerres asymétriques d’aujourd’hui, une milice qui se dissimule parmi deux millions de civils dans l’une des zones les plus densément peuplées de la planète est pratiquement invincible. L’organisation sait aussi que la crainte d’une guerre dans toute la région contraindra les pays voisins comme l’Égypte et le Qatar, son propre parrain, à proposer leurs bons offices pour un cessez-le-feu.

Des débris de Gaza, le Hamas pourra dès lors revendiquer la victoire, non pas nécessairement sur le champ de bataille, mais dans les esprits de ses concitoyens. Ainsi aura-t-il atteint ses principaux objectifs : le discrédit total de l’Autorité palestinienne et l’accroissement de son prestige comme protecteur ultime des lieux saints de l’islam à Jérusalem.

Paradoxalement, Nétanyahou n’a aucun intérêt à détruire le Hamas. Bien au contraire : il a conclu avec lui un accord informel contre l’Autorité palestinienne d’Abbas, que ses gouvernements ont constamment tenté d’affaiblir et d’humilier. Un État islamique du Hamas à Gaza offre au Premier ministre israélien le prétexte idéal pour rejeter les négociations de paix et abandonner une solution à deux États. Nétanyahou a même permis au Qatar de maintenir Gaza sur pieds en payant les salaires des fonctionnaires du Hamas.

Israël ne peut en aucun cas clamer victoire. La fragile coexistence entre juifs et Arabes à l’intérieur de ses frontières est ébranlée. Le consensus qui prévalait parmi les Israéliens sur la défaite des Palestiniens – et donc qu’une solution politique au conflit ne s’imposait plus – a été battu en brèche. Et tandis que la violence s’exacerbe, il est devenu clair à chacune des parties que le temps des guerres glorieuses et des victoires est terminé.

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