619342913 La vigne et le vin, une passion chinoise ?

Investissements chinois : la menace fantôme ?

Longtemps considérés comme une menace, les investissements chinois vont-ils faire défaut au financement de la relance française ?

« Investissements de pillage ». L'expression est employée par Bruno Le Maire, Ministre de l’Économie, en marge d'une visite présidentielle à Pékin, en janvier 2018. Chez les responsables politiques occidentaux comme dans les opinions publiques, l'époque est à la défiance, voire à une franche hostilité, face aux ambitions de la Chine du Président Xi Jinping. Lesquelles se sont concrétisées par une décennie d'investissements massifs à travers le monde, France comprise. En 2017, pour la seule Europe, ils ont atteint 80 milliards de dollars, dont 1 dans l'Hexagone, d'après le Cabinet Baker Mac Kenzie. « La Chine a commencé à investir massivement à l'étranger vers le début des années 2000. Cette tendance découle de la stratégie gouvernementale rendue publique en 2015, avec le plan « Made In China 2025 ». Celui-ci vise à atteindre l'indépendance de la Chine pour les produits de haute technologie, en ciblant notamment des secteurs comme les technologies vertes, les infrastructures de la 5G, les véhicules électriques et les Fin Tech » explique Mary-Françoise Renard, professeure d'Université, auteure de « L'économie de la Chine » (Ed. La découverte 2018). Fleurons industriels, pépites technologiques, mais aussi terres agricoles, marques de luxe ou encore vignobles prestigieux …En France, les capitaux chinois débordent largement du cadre défini par le plan officiel. Et l'opinion publique s'indigne : le pays tout entier semble passer aux mains de la Chine... Comme en 2015, lorsque l'Agence de participations de l’État cède 49,99% des parts de la SAR Aéroport de Toulouse-Blagnac, à un consortium chinois, au terme d'un processus qui « a révélé de graves insuffisances » d'après un rapport de la Cour des Comptes*. « L’acquéreur retenu a suscité des inquiétudes, en raison de son absence d’expérience en matière de gestion aéroportuaire, de son manque de transparence financière et de ses liens avec la puissance publique chinoise » soulignent les magistrats. Deux ans plus tard, la nouvelle fait la une des journaux télévisés : par des moyens détournés, le groupe Reward a acheté plusieurs milliers d'hectares de terres dans l'Allier et l'Indre, afin d'y développer une culture intensive de blé, quand la France promeut officiellement une agriculture familiale. Plus récemment, en 2018, les milieux économiques se sont émus de la vente de Linxens, fabricant français de composants pour cartes à puce, secteur pourtant stratégique, à Tsinghua Unigroup, entreprise proche de l’État chinois.

Fermeture réciproque

En 2019, la cristallerie de luxe Baccarat est cédée à la société chinoise de gestion d'investissement Fortune Fountain Capital (FFC) pour 164 millions d'euros. L'émoi causé par la vente de cette entreprise patrimoniale, créée par Louis XV, masque un autre événement majeur :les investissements chinois en France se sont brusquement contractés pour passer sous la barre des 100 millions de dollars, après le pic de 1,83 milliards atteint en 2018 (Cabinet Baker Mac Kenzie). Avec une année de décalage, la courbe française a fini par rejoindre celle, brutale, du retournement des investissements chinois dans le monde. En Europe, ils ont été pratiquement divisés par quatre, passant de 80 à 22,5 milliards de dollars entre 2017 et 2018. Le décrochage tient à la conjonction des revirements des stratégies chinoise et occidentale, estiment les analystes. En Chine, sur fond de ralentissement de la croissance économique, « le gouvernement a encadré strictement les investissements, afin qu'ils se concentrent sur le financement de l'économie nationale. Il a bloqué la partie de ces opérations vers l'étranger qu'il a qualifié d'« irrationnelle » et qui pouvait, dans certains cas, s'assimiler à une fuite des capitaux » analyse Mary-Françoise Renard. De fait, en France, « les investissements se sont concentrés sur des secteurs comme l'agroalimentaire, l'industrie, les hautes technologies ou encore les Fin Tech » observe Guillaume Nataf, partenaire chez Baker Mac Kenzie. Mais la décrue des transactions tient également aux barrières progressivement érigées par les pays occidentaux, inquiets de l'ampleur des ambitions chinoises. Avec Donald Trump, rentré en confrontation directe avec la Chine, les États-Unis bloquent littéralement ces investissements. Et comme d'autres en Europe, le gouvernement français durcit ses dispositifs de filtrage. En 2019, la loi Pacte renforce la procédure d'autorisation préalable aux investissements étrangers (IEF). En particulier, elle élargit à l'aérospatial et à la protection civile les secteurs dans lesquels ces investissements doivent obtenir le feu vert du Ministre de l’Économie. Un an plus tard, l'efficacité du dispositif est renforcée par le processus d'échanges d'informations concernant les investissements étrangers mis en place par l'Union Européenne.

Pandémie : prédateurs ou sauveurs ?

Avec la crise née de la pandémie, ces garde-fous subissent une épreuve imprévue. Et la perspective d'un regain des investissements chinois en France semble d'autant plus plausible qu'au deuxième trimestre 2020, l'économie du géant asiatique a commencé à se relever, retrouvant une croissance de + 3,2%, d'après les statistiques nationales, tandis que le PIB hexagonal continue à se contracter (-13,8%). De fait, au cœur de la crise, l'inquiétude monte vite face au risque de « prédation » des entreprises en difficulté par de potentiels investisseurs étrangers, selon les termes d' Olivier Schiller, administrateur du METI, Mouvement des Entreprises de Taille Intermédiaire. Une enquête de celui-ci, menée en novembre dernier, révèle que 11% des ETI ont fait récemment l’objet de tentatives étrangères d’entrée au capital et 11,5% d'entre elles, de tentatives étrangères de rachat. Partant le nombre d'alertes en ce sens a été multiplié par deux au deuxième trimestre 2020 par rapport à l'année précédente d'après Bercy. « La menace s'est nettement intensifiée et nettement diversifiée » confirme Joffrey Célestin-Urbain, Chef du Service d’Information Stratégique et de Sécurité Économiques à Bercy**. Dès le 29 avril, toutefois, pour parer à ce risque, le gouvernement a renforcé la procédure de contrôle des investissements, notamment en abaissant son seuil de déclenchement de 25% à 10% de détention des droits de vote dans les entreprises cotées. D'après des témoignages, les chinois ne seraient pas en première ligne sur les tentatives de « prédation ». Mais d'un autre coté, la politique de la relance promue par le gouvernement, s'efforce de favoriser les investissements étrangers. Notamment, Bercy encourage les investisseurs directs déjà présents sur le territoire se déployer davantage, en les invitant à participer aux appels à projets « Soutien à l’investissement industriel dans les territoires ». Pour quel résultat ? La concurrence entre plans de relance nationaux s'avère rude : en 2020, les flux mondiaux d'investissements étrangers directs devraient baisser de 40% par rapport à l'an dernier, d'après la CNUCED, Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le développement. Par ailleurs «Il est possible que la crise de la Covid-19 conduise temporairement la Chine à recentrer ses investissements sur le marché intérieur, dans le but de devenir moins dépendante de l'étranger » estime Guillaume Nataf.

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