045_1445623637 ©ocphoto - Shutterstock

« Il est vital de renforcer l’OMS »

Ancien haut représentant de l’Union Européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité et ancien secrétaire général de l’Otan, Javier Solana passe en revue l’état des grandes institutions internationales face à la Covid-19, après quatre ans de Donald Trump.

SAY : Il n’est pas rare que les risques géopolitiques ou économiques deviennent des prophéties qui se réalisent d’elles-mêmes, comme on peut le voir dans les relations entre la Chine et les États-Unis. Dans quels autres domaines ce risque est-il le plus important ?

Javier Solana : Les mots ont leur importance, pour le meilleur ou pour le pire. L’ancien président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, en sait quelque chose : sa célèbre promesse de faire « Whatever it takes », tout ce qu’il faut pour sauver l’euro restera dans l’histoire comme un point d’inflexion de l’intégration européenne. Un pessimisme excessif peut contribuer à des résultats négatifs : c’est le piège de Hobbes, souvent associé aux attaques préventives, fondé sur la croyance que les êtres humains sont des créatures fondamentalement mauvaises. Il faut lire à ce propos Humankind : A Hopeful History, de l’historien Rutger Bregman, qui montre comment la vision hobbesienne de la nature humaine peut alimenter la méfiance et les conflits. Mais un optimisme excessif est également dangereux. La pandémie Covid-19 en est un exemple. Les experts de la santé publique ont averti pendant des années qu’un virus respiratoire pandémique était probable. Nous aurions dû les écouter.

SAY  : Vous avez récemment déclaré que l’Organisation mondiale de la santé devrait disposer d’un personnel et d’une capacité suffisants pour inspecter et imposer des sanctions contraignantes aux États membres. De manière réaliste, quels sont les mécanismes envisageables ?

JS : Il devrait désormais être clair qu’en matière de santé publique, c’est la bonne gouvernance qui compte : le bon fonctionnement de l’OMS est vital. Il appartient aux dirigeants politiques de veiller à ce qu’elle obtienne les ressources dont elle a besoin pour remplir ce rôle. Aucun mécanisme ne peut être créé si l’OMS ne dispose pas de la main-d’œuvre et de l’expertise nécessaires, et cela coûte de l’argent. La première étape consiste donc pour les États membres de l’OMS à augmenter leurs contributions financières. Il est inconcevable qu’un donateur privé, la Fondation Bill & Melinda Gates, soit sur le point de devenir le plus gros contributeur au budget de l’OMS, maintenant que les États-Unis ont annoncé leur intention de se retirer de l’organisation. Une fois que l’organisation sera assurée d’un financement public suffisant, il deviendra plus difficile de refuser les inspections techniques dans les pays par des fonctionnaires impartiaux de l’OMS.

SAY : Faut-il faire un lien avec le changement climatique ?

JS : En fait, les deux domaines sont étroitement liés. Le changement climatique et les pandémies sont tous deux liés à l’intervention humaine dans la nature. Et tous les niveaux de gouvernance, qu’ils soient internationaux, nationaux ou infranationaux, doivent être impliqués dans ce combat. Les villes peuvent certainement soutenir la santé publique, par exemple en imposant la recherche des contacts pendant la pandémie. Elles peuvent également faire progresser l’action en faveur du climat, par exemple en fournissant des transports publics efficaces et abordables, en réaménageant le paysage urbain pour accroître la praticabilité et en réaffectant l’espace des voitures aux vélos et aux piétons.

SAY : Le nouveau fonds de relance Covid-19 de l’Union européenne, a été salué comme une avancée majeure. L’est-il vraiment ?

JS : L’initiative « Next Generation EU » est un pas dans la bonne direction. Sur le plan interne, les États membres de l’UE doivent renforcer leurs liens en approfondissant l’union fiscale. Malgré ses défauts, l’Union Européenne reste un modèle de coopération sans précédent. Le fait que les citoyens tiennent pour acquises les libertés et la monnaie unique qu’elle porte témoigne de son succès. Mais le Brexit a été un signal d’alarme, montrant que l’intégration peut être défaite, même s’il a également servi de mise en garde aux nationalistes du continent. Pour l’instant, l’Europe se concentre sur l’aide à apporter à ses citoyens pour surmonter la crise Covid-19. Mais sa position de phare mondial des droits individuels et sociaux, de la prospérité et de l’économie verte se renforce.

SAY : L’Otan, elle, connaît des années difficiles. Citons, dans l’actualité, les tensions croissantes entre la Turquie et la France, ainsi que la décision soudaine du président américain Donald Trump de retirer des milliers de soldats américains d’Allemagne… En tant qu’ancien secrétaire général de l’Otan, quelle est votre vision de la situation quant à l’avenir de l’Alliance ?

JS : Je pense que l’on parle de son déclin de façon exagérée. Oui, l’Otan est confrontée à de sérieux défis. Oui, des ajustements devront être faits. Le contexte actuel exige que les pays européens travaillent ensemble pour accroître leur autonomie stratégique. Cela n’équivaut pas à tourner le dos à l’Otan, bien au contraire. Elle forme l’épine dorsale de l’alliance atlantique et, en tant que telle, elle aura toujours un rôle à jouer. Plus vite les États-Unis réaliseront que l’intégration de la sécurité et de la défense européennes leur donnera des alliés plus fiables, mieux ce sera.

SAY : La position de plus en plus affirmée de la Chine dans la mer de Chine méridionale, à Hong Kong et au Cachemire entretient des tensions croissantes. S’approche-t-elle d’un point de basculement au-delà duquel une désescalade pacifique, que ce soit avec les États-Unis ou avec ses voisins comme l’Inde, deviendra extrêmement difficile, voire impossible ?

JS : Pas nécessairement. Il ne fait aucun doute que la Chine se sent de plus en plus puissante. Elle n’a aucune intention, et ne ressent aucune incitation à accepter une intervention étrangère dans ce qu’elle considère comme ses affaires intérieures, ni à renoncer à ses revendications territoriales. Mais il existe d’excellentes raisons pour que la Chine cherche à renforcer ses relations avec ses voisins et à améliorer sa position dans le monde, surtout à un moment où la position de leader des États-Unis est en déclin. La Chine et les États-Unis serviraient bien leurs intérêts en adoptant une vue d’ensemble, qui implique la désescalade et la coopération. Malheureusement, pour l’instant, ils semblent plutôt se nourrir mutuellement de leurs pires impulsions. Mais si Joe Biden remporte la prochaine élection présidentielle américaine en novembre, on pourra au moins s’attendre à un changement de ton.

S'abonner à SAY
3écrans+4couv transparent 240 dpi

S'abonner à SAY

Profitez d'un accès illimité aux idées et opinions des plus grands penseurs du monde, y compris des lectures hebdomadaires, des critiques de livres et des interviews !  

Offre de l'été : 70€ au lieu de 78€

S'abonner maintenant !

SAY : Vous avez dénoncé le pouvoir des États membres de l’OMC de se déclarer comme pays développés ou en développement sans référence à des critères objectifs, ce dont la Chine a profité. Pensez-vous que cela devrait être la première priorité du prochain chef de l’OMC ?

JS : L’OMC a subi de graves coups ces dernières années. Les temps sont durs pour le commerce international. Le prochain directeur général de l’OMC doit faire tout son possible pour relancer et renforcer l’organisation, en commençant par rétablir l’organe d’appel, que les États-Unis ont rendu inopérant en bloquant la nomination des juges. Mais il devra aussi affronter des problèmes de fond, comme l’absence de critères objectifs pour déterminer ce qui constitue un pays développé et l’incapacité de l’OMC à forcer un pays à renoncer aux privilèges associés au label de pays en développement. L’essor de la Chine en a fait une question de premier plan. Des pays comme Singapour et la Corée du Sud, qui sont classés comme des pays en développement mais dont les revenus et les économies industrialisées sont relativement élevés, ont renoncé à tous les privilèges dont bénéficient généralement les pays en développement. La Chine a refusé de faire de même mais ses engagements envers l’OMC vont déjà au-delà de ceux d’un pays en développement. Mais ce n’est pas le danger le plus immédiat face à la mondialisation…

SAY : Du point de vue économique, vous préconisez de passer d’une production « Just in time », juste à temps, à un modèle « Just in case », juste au cas où, qui privilégie la sécurité de l’approvisionnement plutôt que la rentabilité optimale. Dans quelle mesure un tel changement réduirait-il la dépendance économique des États-Unis et de la Chine l’un vis-à-vis de l’autre, et quel effet cela pourrait-il avoir sur les relations bilatérales ?

JS : Les tensions entre les États-Unis et la Chine ne sont plus d’ordre rhétorique. C’est ce qu’ont montré clairement la demande des États-Unis à la Chine de fermer son consulat à Houston et la fermeture par la Chine, en représailles, du consulat américain à Chengdu. Les autorités américaines sont favorables à un découplage économique avec la Chine, ce qui aurait des effets considérables sur les relations bilatérales. Mais le modèle du « Just-in-case » que je préconise ne produirait pas nécessairement un tel découplage. La sécurité de l’approvisionnement y sera obtenue non pas en rapatriant la production, mais plutôt en la diversifiant, tout en conservant des réserves plus importantes de biens essentiels. Cela peut être réalisé sans réduire l’interdépendance économique sino-américaine. Même si une entreprise transfère une partie de sa production de Chine vers un autre pays pour un bien donné, une autre entreprise peut transférer une partie de la chaîne d’approvisionnement d’un autre bien vers la Chine.

SAY : Vous avez été vous-même hospitalisé pour Covid-19. Que diriez-vous à ceux qui, aux États-Unis et ailleurs, ont continué à sous-estimer la menace posée par le virus ?

JS : Notre meilleur espoir individuel et collectif de sauver des vies et de mettre fin à la pandémie réside dans l’écoute du consensus scientifique et des conseils des médecins. Je ne serais plus ici, sans les médecins et autres personnels médicaux qui m’ont soigné. Les enjeux sont tout simplement trop élevés pour accorder de la crédibilité à des affirmations sans fondement. Je voudrais également souligner que les mesures de précaution ne sont pas une question de choix individuel. Si quelqu’un refuse de porter un masque ou de suivre les directives de distanciation sociale, il nous met tous en danger. Nos actions affectent les autres.

https://www.say.media/ZbG6Vyy