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Il est temps pour l’Europe de tirer un trait sur les années Trump

En dépit de ses incessantes jérémiades et récriminations, la présidence de Donald Trump prendra fin le 20 janvier 2021. Il sera relégué au passé, mais malheureusement son héritage politique perdurera. En remportant près de 75 millions de voix (contre 82 millions pour Biden), Trump a mobilisé un niveau de soutien extraordinaire et inattendu de la part d’une base électorale qui continuera à orienter le parti républicain en faveur de sa politique d’isolationnisme et de repli national.

Comme un revenant, le trumpisme continuera à hanter la politique américaine pendant encore longtemps, et il est déjà évident qu’un candidat ou un autre se réclamant de cette orientation se présentera à l’élection présidentielle américaine de 2024. Pour vaincre le trumpisme, les démocrates auraient dû pouvoir compter sur une « vague bleue » de victoires électorales pour tous les postes en jeu, mais cela n’a pas été le cas.

Il est peu probable que Trump se représente, compte tenu de son âge. Mais des héritiers populistes plus jeunes se bousculent déjà pour reprendre le flambeau. D’un point de vue à la fois européen et transatlantique — deux perspectives qui ont chacune un intérêt existentiel à ce que les États-Unis restent déterminés à poursuivre une coopération multilatérale — par sa victoire électorale, Biden a gagné une bataille décisive, mais pas la guerre.

Nous, Européens, ne devons pas négliger le fait qu’après quatre ans d’incompétence et de mensonges de Trump — avec plus de 300 000 Américains morts de la COVID-19 — près de la moitié des électeurs américains se sont prononcés pour quatre années supplémentaires de ce président. Cette situation préoccupante a des implications considérables pour la conduite future de la politique européenne.

Vigilance européenne

Les Européens ne pourraient pas commettre de pire erreur que de se laisser confortablement aller et céder la responsabilité de la relation transatlantique à l’administration Biden. Le prochain président et ses conseillers pourraient être infiniment plus compétents que Trump, il n’en reste pas moins que l’avenir de cette relation dépendra dans une large mesure de ce que fera l’Union européenne — et l’Allemagne en particulier — au cours des prochaines années.

Alors que les années Trump ont obligé les dirigeants européens à adopter une position défensive, l’élection de Biden requiert l’exact contraire : une impulsion proactive en faveur du renouvellement de la relation transatlantique. Relancer les liens transatlantiques implique que l’Europe se comporte en « adulte » et se positionne sur un pied d’égalité avec les États-Unis, pour dépasser le rapport de dépendance issu de la guerre froide qui persiste 30 ans plus tard.

Par exemple, la part disproportionnellement faible des dépenses militaires assumée par les pays de l’UE au sein de l’OTAN est simplement inexplicable pour la majorité des Américains (et pas seulement pour les partisans de Trump). Ce point de discorde doit être résolu aussi rapidement que possible, en particulier parce qu’il est dans l’intérêt même de l’Europe de renforcer ses capacités de sécurité et de défense.

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Diplomatie transatlantique

Toutefois, les Européens doivent également faire savoir clairement, dès le départ, à l’administration Biden ce que l’Europe peut ou ne peut pas faire. Les États-Unis sont une superpuissance avec des intérêts mondiaux et des capacités militaires sans égal. L’Europe, en revanche, est composée de nombreux pays de petite et moyenne taille, qui n’ont chacun qu’un pouvoir et une influence limités (à l’exception possible des deux puissances nucléaires, la France et le Royaume-Uni, et ce dernier devra d’abord trouver ses marques en dehors de l’Union européenne).

Les expériences passées concernant les missions militaires en dehors de l’Europe ont montré que le point de vue d’une puissance mondiale diffère fondamentalement de celui de pays plus petits. Les électeurs européens en sont conscients et cela aura une forte influence sur leur acceptation de telles missions à l’avenir.

Dans le contexte de la relation transatlantique, le rôle de l’Europe est de défendre les territoires des pays européens membres de l’OTAN et leur périphérie précaire. En Europe de l’Est, ce mandat concerne principalement les États baltes (qui sont tous membres de l’OTAN), la guerre dans l’est de l’Ukraine, et d’autres « conflits gelés » dans le voisinage de l’Europe. Résoudre ces conflits, ou du moins obtenir une certaine forme de stabilité, nécessitera une réponse diplomatique européenne beaucoup plus vigoureuse qu’elle ne l’a été jusqu’à présent.

Par ailleurs, les migrations massives et la lutte contre le terrorisme obligeront l’UE à renforcer son engagement dans les pays de la rive méridionale de la Méditerranée, au Moyen-Orient et en Afrique de l’Ouest. La Méditerranée orientale devient de plus en plus un nouveau point névralgique à cause des tensions entre des pays membres de l’UE et de l’OTAN (Chypre, Grèce et Turquie) et des conflits non résolus dans les Balkans occidentaux. Les Européens doivent donner la priorité à ces défis, et au développement des capacités permettant de les gérer, ce qui renforcerait la sécurité européenne et, partant, la contribution de l’Europe à l’OTAN.

Valeurs communes

Pour ce qui est de la politique mondiale, l’Europe doit laisser ce domaine aux superpuissances mondiales — un titre qu’elle ne peut revendiquer pour elle-même, notamment par rapport à la Chine. L’UE doit établir une bonne entente et une coopération mutuelle avec les États-Unis sur ces questions, en particulier en ce qui concerne les valeurs communes. Les États-Unis et l’UE doivent coordonner leurs politiques sur un pied d’égalité, mais, à nouveau, il sera nécessaire de clarifier ce que les électeurs européens accepteront ou non — et par conséquent, la marge de manœuvre des gouvernements européens. Par exemple, l’OTAN ne doit pas devenir une organisation de sécurité pour l’Asie de l’Est, ce qui ne ferait que solliciter ses capacités à l’excès.

Dans le domaine de la politique commerciale, un nouvel ensemble d’intérêts stratégiques communs s’imposera, tant vis-à-vis de la Chine que dans la région transatlantique. La réduction, voire l’élimination, des déséquilibres commerciaux restera une priorité absolue.

Dans l’intervalle, de gros nuages s’amoncellent sur le front des politiques relatives au numérique. L’Europe, un marché important pour les géants américains du Web, insiste sur sa souveraineté numérique et introduit des réglementations détaillées pour protéger les données et la vie privée des citoyens européens, et pour limiter le pouvoir des plus grandes plateformes numériques. Dans ce contexte, des intérêts divergents dans la sphère transatlantique menacent de se heurter. Si l’Europe et les États-Unis peuvent s’entendre sur des règles communes, ils pourront définir les normes mondiales, plus ou moins par défaut. Mais étant donné que la Chine a lancé sa propre initiative visant à définir des normes mondiales de gouvernance numérique, le temps presse.

Même avec Biden à la Maison-Blanche, il ne faut pas compter revenir à la confortable et ancienne dépendance qui caractérisait la relation transatlantique. Après quatre années de Trump, les Européens ont pris conscience des enjeux. De même, continuer à entretenir des illusions à propos de la Chine serait à la fois naïf et dangereux. Il n’existe pas de meilleure alternative au renouvellement des liens transatlantiques. En éconduisant Trump et en élisant Biden, les États-Unis ont répondu aux attentes et comme le disent les Américains, la balle est maintenant dans le camp des Européens.

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