Et si la pandémie n’était qu’un stress test - icono © PopTika- Shutterstock

« Et si la pandémie n’était qu’un stress test »

Auteur du rapport sur l’économie positive en 2012, Jacques Attali se dit sceptique sur les leçons que l’humanité est en train de tirer de la pandémie. Il s’interroge sur l’incurie ou l’inefficience de l’ensemble des organisations des Nations unies. Et il prône une « économie de la vie » tournant le dos aux énergies fossiles : santé, éducation, agriculture saine, énergies propres, culture, médias et démocratie… (paru dans SAY 5, 3e trim. 2021)

SAY : Si la pandémie n’est qu’un stress test, à quels types de situations extrêmes devons-nous nous préparer ?

JACQUES ATTALI : À l’avenir, nous pouvons nous attendre à affronter des crises de nature très diverse. Il peut s’agir d’une autre pandémie, par exemple liée à une invasion de moustiques résistant à tous les insecticides connus, de crises causées par le dérèglement climatique, d’attaques digitales massives ou encore d’une guerre biologique… La pandémie actuelle est loin de constituer le premier stress test auquel est confrontée l’humanité. En fait, ce type d’événements advient de manière récurrente dans l’Histoire, et il engendre à chaque fois les mêmes réactions : l’humanité a la mémoire d’un poisson rouge, elle subit régulièrement des épreuves sans jamais en tirer de leçon. Elle persiste à considérer qu’il s’agit d’une parenthèse, d’un événement exceptionnel. Quelques pays font exception, comme la Corée du Sud, qui a appris de l’épidémie du SRAS de 2002. Mais pour l’essentiel, nous ne parvenons pas à prendre conscience de la nécessité de nous préparer à des bouleversements.

SAY : Pourquoi nos sociétés ne parviennent-elles pas à apprendre de ces stress tests ?

J.A. : Il manque à nos sociétés le sens du tragique, le sentiment que les événements peuvent mal tourner si l’on n’y prend garde, qu’il est nécessaire de se préparer au pire. Cela tient à notre conception messianique du monde : nous avons toujours pensé qu’un messie, laïc ou religieux, viendrait nous sauver. Dans les westerns américains, par exemple, la cavalerie arrive toujours à temps pour secourir la diligence. Dans les bandes dessinées, c’est le rôle joué par des héros comme Superman… Cette illusion extrême, le fait que nous allons nous en tirer sans rien faire, nous conduit à compter sur les autres. Et c’est précisément là que réside l’enjeu : on peut soit se sentir responsable des autres, soit espérer que les autres, et en particulier les générations futures, seront responsables de nous. C’est ce que nous faisons actuellement : nous comptons sur les générations futures pour régler les problèmes de la planète.

SAY : La pandémie n’a-t-elle pas aussi été un formidable révélateur de la place réelle qu’occupe la liberté dans la hiérarchie des valeurs dans la société ?

J.A. : Entre la liberté et la sécurité, les individus ont plutôt penché pour la sécurité. Mais celle-ci est un moyen de la liberté : sans sécurité, il ne peut exister qu’anarchie ou dictature.

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SAY : La pandémie a-t-elle, au moins partiellement, provoqué une prise de conscience ?

J.A. : La crise a généré de nombreuses initiatives individuelles, par exemple, avec la production de masques et d’équipements médicaux ; il y a eu une certaine prise de conscience de la nécessité d’une agriculture et d’une alimentation plus saines, d’une meilleure hygiène. Toutefois, pour l’essentiel, nous avons failli sur les grands enjeux. Et nous n’avons pas pris la mesure de l’importance de l’altruisme, que nous révèle pourtant la pandémie : nous avons tout intérêt à ce que l’autre dispose de tests, de vaccins… Nous avons intérêt à ne pas tout attendre des autres, mais au contraire à les servir sans rien en attendre. Pour l’instant, j’ai plutôt l’impression que, comme au sortir de la grippe espagnole il y a tout juste un siècle, nous allons nous revivre des années folles, recommencer comme avant. Cela apparaît clairement dans les plans de relance actuels qui sont, à mes yeux, absurdes : dans l’OCDE, on consacre 17 % des ressources à des mesures en faveur de l’environnement, et 83 %, à des mesures qui lui sont néfastes. Quant à l’hygiène, la santé, l’éducation… ils sont oubliés alors qu’ils sont essentiels.

SAY : Vers quel modèle faudrait-il faire évoluer nos économies et nos sociétés ?

J.A. : Le développement d’une « économie de la vie », que je défends depuis longtemps, me paraît constituer la vraie réponse à la crise. Aujourd’hui, nous plaçons trop d’argent pour développer des secteurs que je qualifie d’« économie de la mort » qui regroupe les producteurs d’énergies fossiles et l’ensemble des secteurs qui y sont liés, comme l’automobile, l’aéronautique, l’alimentation sucrée, le tabac ou le textile. Grands polluants, le plastique et la chimie constituent également des secteurs qu’il faudrait transformer. Il faudrait au contraire orienter l’économie vers des secteurs comme la santé, l’éducation, l’alimentation, l’agriculture saine, l’hygiène, la recherche, les énergies propres, l’eau, l’air, le numérique, la culture, la logistique, la distribution, l’assurance, la démocratie, les médias. Aujourd’hui, dans la plupart des pays, l’ensemble de ces activités ne constituent même pas la moitié du PIB. Il faudrait qu’ils en représentent 80 ou 90 % ! Cette économie de la vie serait la traduction concrète de ce que j’appelle la « société positive », une société au service des générations futures.

SAY : La pandémie pourrait-elle constituer l’opportunité pour un « grand reset », un redémarrage sur de nouvelles bases, qui ne pourraient être que mondiales ?

J.A. : Je le souhaite… mais ce n’est pas ce qui est en train d’advenir ! Notre capacité à nous rassembler pour nous préparer aux crises, y faire face, ne s’est pas vérifiée. Pour conduire cette démarche, les organisations des Nations unies auraient dû constituer, ensemble, l’instance la plus légitime. Mais durant la pandémie, elles se sont totalement discréditées. L’ONU a été absente. Le Conseil de Sécurité ne disposait même pas de système de téléconférence. Quant au plan Covax de l’OMS (Organisation mondiale de la santé), qui prévoyait 39 milliards d’euros pour les vaccins du Sud, il n’en compte finalement que 20… Il reste le G20. En novembre dernier, en Arabie Saoudite, il a affirmé la nécessité d’établir un organisme international chargé de prévoir les risques futurs et de définir des mesures à mettre en œuvre pour s’y préparer. Cela concernerait les pandémies, mais aussi des événements liés au dérèglement climatique. La tenue du prochain sommet du groupe, en octobre, nous montrera s’il s’agissait seulement de mots, ou s’il existe une réelle volonté.

SAY : De quelle manière comptez-vous contribuer à ce moment – peut-être charnière – de notre histoire ?

J.A. : Je vais continuer à promouvoir le concept d’« économie de la vie » à l’international, et d’agir au sein de la fondation Positive Planet, qui promeut l’entrepreneuriat positif comme moyen d’émancipation et d’insertion sociale. En outre, j’ai lancé la préparation d’un programme d’action pour la France. J’y travaille avec de nombreux jeunes experts. Nous auditionnons des personnalités sur les différents débats de notre société. Et nous avons associé à notre démarche une dizaine de milliers de Français. Le programme, qui n’est pas conçu seulement pour les prochaines élections présidentielles, sera publié en octobre ou novembre. •

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