Éric Zemmour la revanche de Vichy - shutterstock_2044246019 Eric Zemmour, lors de la campagne de promotion de son dernier livre à Nice, le 18 septembre 2021.

Éric Zemmour : la revanche de Vichy

Le polémiste français a fait trembler la campagne de l’élection présidentielle de 2022 avant même d'avoir annoncé sa candidature le 30 novembre. Bien que sa vision du monde soit caractéristique de la pensée réactionnaire française depuis 1789 qui a animé celle du régime de Vichy, le fait qu’il soit Juif sépharade n’est pas aussi étrange qu’il n’y paraît.

La pensée de Zemmour est héritière d’une tradition qui remonte à la Révolution française. Les conservateurs catholiques et les intellectuels de droite, qui détestaient la république laïque issue de la révolution, ont longtemps fulminé contre les libéraux, les cosmopolites, les immigrants et autres ennemis de leur idée d’une société fondée sur la pureté ethnique, l’obéissance à l’église et les valeurs familiales. Ils étaient presque invariablement antisémites. Lorsque Alfred Dreyfus, parce qu’étant de confession juive, a été faussement accusé de trahir son pays, ils étaient du côté de ses accusateurs.

L’invasion de la France par l’Allemagne en 1940 a donné à ces réactionnaires l’opportunité de former un gouvernement français fantoche à Vichy. Zemmour a eu des propos aimables à l’égard de ce régime et a également exprimé quelques doutes quant à l’innocence de Dreyfus.

Aucun de ces points de vue ne serait surprenant s’ils venaient d’un agitateur d’extrême droite comme Jean-Marie Le Pen. Mais Zemmour est le fils d’immigrants juifs sépharades d’Algérie qui ont vécu parmi les Berbères musulmans. En raison de la réticence des Français à faire des distinctions ethniques ou religieuses entre les citoyens, les origines de Zemmour sont souvent ignorées. Mais cela pourrait aider à expliquer pourquoi il est arrivé à ses opinions extrêmes.

Il n’y a bien sûr aucune raison pour qu’une personne juive n’ait pas des opinions conservatrices. Et de nombreux Juifs sont passionnément patriotes à l’égard de leur pays. Mais le nativisme chez les Juifs de la diaspora est extrêmement rare, pour des raisons évidentes. L’hostilité envers les immigrants et l’insistance sur la pureté nationale n’ont jamais fait du bien aux Juifs. C’est peut-être la principale raison pour laquelle les Juifs américains, par exemple, contrairement aux membres prospères d’autres minorités, comme les Irlandais, les Italiens et, de plus en plus, les latinos, continuent de voter systématiquement pour les démocrates.

Une question de classe

Pendant longtemps, de nombreux Juifs de la diaspora ont tenu à s’assimiler et à ne pas se distinguer de la population majoritaire. Comme pour d’autres minorités, il s’agit souvent d’une question de classe : la prospérité relative relâche les liens avec les croyances et les coutumes traditionnelles. Mais même les plus ardents patriotes juifs français, britanniques ou américains ont tendance à soutenir l’ouverture de leur société et à s’opposer au sectarisme anti-immigré.

En France, ces patriotes seraient surtout du côté des droits de l’homme universels et des autres valeurs républicaines françaises. Ce serait le cas, par exemple, du célèbre philosophe Alain Finkielkraut, fils d’un père polonais qui a survécu à Auschwitz. Finkielkraut ne craint pas moins que Zemmour les dangers de l’Islam, mais il n’est pas un nativiste. La menace islamique, selon lui, concerne les idées libérales, laïques et républicaines que Zemmour déplore.

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Alors, qu’est-ce qui motive Zemmour ? Comment un juif peut-il devenir antidreyfusard ? Peut-être que les souvenirs du génocide nazi et de la complicité du régime de Vichy se sont tellement estompés que même un intellectuel juif peut flirter avec la réaction nativiste sans aucun sentiment de honte ou de peur. Ou peut-être croit-il qu’en attisant l’hostilité des Français à l’égard des musulmans, il détournera les agressions potentielles contre les Juifs. De nombreux juifs français, en particulier les Juifs sépharades vivant dans les quartiers pauvres, vivent dans la crainte réelle de l’antisémitisme musulman.

Assimilationnisme extrême

Zemmour est un assimilationniste extrême. Il ne cesse de parler de son amour ardent pour la France. Encore une fois, il n’y a rien d’inhabituel à cela. Mais ses racines familiales parmi les Berbères sont un facteur de complication. Les attitudes de Zemmour ne sont pas propres à la France ni aux Juifs sépharades. Aux Pays-Bas, par exemple, certains des plus fervents opposants à l’immigration musulmane ont en commun une histoire familiale en Indonésie, les anciennes Indes orientales néerlandaises.

Geert Wilders, leader du Parti pour la liberté, un parti anti-immigration, est en partie eurasien. Il en va de même pour d’autres personnalités de la politique d’extrême droite néerlandaise qui sont obsédées par l’Islam. Les hiérarchies raciales dans les anciennes colonies étaient complexes. Les Eurasiens d’Indonésie, en particulier ceux qui avaient reçu une éducation néerlandaise, ne tenaient pas à être considérés comme des Européens, mais craignaient d’être identifiés comme des Asiatiques – et plus encore comme des musulmans. De nombreux Juifs algériens sont tout aussi désireux de s’identifier comme Français, et vivre parmi des musulmans peut facilement susciter l’hostilité.

En Europe, les musulmans sont non seulement mal vus, mais certains Eurasiens en Hollande ou juifs en France sont terrifiés à l’idée d’être associés à eux. Le parallèle le plus proche pourrait être l’attitude de certains Juifs assimilés d’Europe occidentale avant la guerre à l’égard des immigrants juifs pauvres d’Europe de l’Est. Mais il s’agissait plus d’une question de snobisme que de haine. Et les autres Juifs ashkénazes n’étaient pas craints.

L’hostilité de Zemmour à l’égard des musulmans l’a rendu populaire auprès de certains Juifs français qui ont été choqués par les récents actes de violence islamiste – notamment le meurtre d’un rabbin et de trois enfants à Toulouse, l’agression à l’arme blanche d’une vieille femme juive à Paris, et d’autres incidents.

Mais Zemmour a également donné une licence à la bigoterie parmi les gentils. Le Pen lui-même l’a exprimé succinctement dans une récente interview au Monde. Parce que Zemmour est juif, a déclaré Le Pen, personne ne peut l’accuser d’être un nazi, et « cela lui donne une grande liberté ». Par extension, cela donne plus de liberté aux personnes qui pensent comme Le Pen.

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