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Contre le virus, l’Économie de la vie

En grec, « krisis » désigne le jugement, la nécessité de faire un choix. Quelques mois après l’arrivée du virus, L’Économie de la vie, dernier opus de Jacques Attali, inspecte en 200 pages les origines de la pandémie, en dresse le bilan à mi-parcours avant de proposer un programme économique et politique pour en sortir.

La pandémie est fondatrice de l’identité d’une civilisation : elle confronte collectivement, et plus seulement individuellement, ses membres à la mort, ce « moment de vérité pour les civilisations ». Les épidémies ont frappé en tout lieu, à toutes les époques, et les moyens de les contenir ont évolué à travers les âges. Longtemps, on a mobilisé la religion pour lutter contre les maladies, vues tout à la fois comme le signe d’une punition et l’occasion d’opérer un changement. Le pouvoir s’est ensuite chargé de punir et traquer les marchands qui ne respectaient pas les règles, aggravant le risque de propagation des épidémies. Depuis les Lumières, l’hygiène est brandie, jusqu’à aujourd’hui, comme le facteur déterminant dans la lutte contre les pandémies.

La perspective historique qu’adopte Jacques Attali au début de son ouvrage est fertile. On y apprend par exemple que la quarantaine ne date pas d’hier, mais de l’Ancien Testament. Au XIVe siècle, c’est une pratique courante pour tenter d’endiguer la peste. L’économiste cède dès le premier chapitre à la tentation de tirer des leçons du passé qui seraient applicables à la gestion de la Covid-19. Ainsi retient-il deux enseignements de la grippe espagnole du début du XXe siècle : « L’illusion d’une victoire rapide face à une épidémie et un retour trop rapide à l’orthodoxie budgétaire conduisent l’une et l’autre au désastre ». Mais avant d’envisager des solutions, il faut comprendre pourquoi la crise est advenue.

Un confinement évitable, des responsables aveugles

Plusieurs facteurs peuvent expliquer, a posteriori, qu’une crise sanitaire de cette ampleur ait frappé la planète au début de l’année 2020. La longue liste des pandémies antérieures « augmentait la probabilité de son occurrence » et notre gestion de la crise était condamnée d’avance. La conception moderne de la santé « comme une charge et non comme une richesse » et notre intolérance à l’égard de la mort, tolérable tant qu’elle est intime, mais inadmissible « quand elle rôde dans les rues » ont conduit la majorité des pays à se confiner. C’est là aux yeux de Jacques Attali le vrai moteur du confinement, plus que la digitalisation de nos sociétés et la possibilité pour une grande partie de la population de télétravailler, qui n’en forment que les attributs secondaires.

Cet essai à charge contre les démocraties européennes leur reproche d’avoir aveuglément suivi l’exemple de la dictature chinoise plutôt que de s’inspirer du succès de la Corée du Sud. La France est passée à côté d’une occasion précieuse de se réinventer, aussi bien d’un point de vue individuel que collectif. Pour l’ancien conseiller spécial de Mitterrand, mieux valait « masquer, tester et tracer » dès les premiers signes de l’épidémie plutôt que de se décider trop tard à confiner une population entière et à « mettre l’économie à l’arrêt afin de protéger la vie ». Ces mêmes reproches trouvent aujourd’hui un écho dans les réactions cinglantes qui éclatent en France à la perspective d’un reconfinement même si, à sa parution au début de l’été, il semblait difficile d’entendre le bien-fondé de reproches adressés froidement à l’encontre de décisions prises dans l’incertitude, face au manque de recul et d’informations.

L’économie de la vie plutôt que de la solitude

En suivant l’exemple de la Chine, le gouvernement français a fait le choix du confinement général. Schématiquement, on a demandé aux jeunes d’arrêter de travailler pour protéger des personnes qui ne sont plus en âge de le faire. Cette fuite en avant, « l’économie de la solitude », n’est pas viable d’un point de vue économique : « On ne peut pas financer à l’infini ceux à qui on a interdit de travailler ». Mais alors, que faire ?

Aspirer à revenir au monde d’avant serait illusoire, voire destructeur. Le monde d’avant, c’est « l’économie de la mort », avec ses dérives consuméristes et son impact climatique désastreux. Jacques Attali va jusqu’à appeler de ses vœux l’inscription dans la constitution du principe de responsabilité des générations présentes vis-à-vis des générations futures, afin qu’on ne fasse pas subir « aux enfants d’aujourd’hui, une pandémie à 10 ans, une dictature à 20 ans et un désastre climatique à 30 ans ». Il met sur la table un programme ambitieux qui détaille les secteurs à revaloriser pour construire un monde meilleur – ou en tout cas, « plus vivant » : la santé, l’alimentation, l’habitat, l’éducation et la culture. Ce sont là des secteurs essentiellement tertiaires, où officient majoritairement des femmes et bien placés pour lutter contre le réchauffement climatique.

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A contrario, il faudra accompagner les secteurs polluants – le textile, l’automobile, l’aéronautique et le tourisme – dans leur transition vers des activités plus cohérentes avec la transition écologique. L’auteur prend l’exemple de la reconversion d’hôtels de luxe en centres de résidence pour personnes âgées ou à des fins sanitaires. La reprise passera nécessairement par la remise en question de nos modes de vie passés, et par la subordination de l’économie à l’écologie : « Il faudra admettre qu’une destination touristique n’est viable et durable économiquement que si elle l’est écologiquement, culturellement et socialement. »

Déconfiner sa pensée

Le livre d’Attali a eu le mérite de proposer rapidement un diagnostic cohérent de la crise. Sans doute cette synthèse est-elle plus facile à lire qu’à mettre en œuvre. Les erreurs que l’auteur reproche aux dirigeants politiques et l’ordre du monde nouveau auquel il aspire sont sans doute assez consensuels. Mais la liste des catastrophes sanitaires, climatiques et politiques qui peuvent nous attendre après la Covid-19, et notamment le glissement vers la « démocrature », une dictature aux allures de démocratie, est aussi saisissante qu’effrayante. Histoire, économie et science-fiction pointent toutes trois vers un avenir bien inquiétant.


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