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Ce que le changement climatique exige de l’économie

Les conséquences du changement climatique anthropique sur les conditions de vie actuelles et futures sont bien réelles. Le réchauffement accélère l’extinction de nombreuses espèces et rend certaines régions du monde moins hospitalières pour l’homme. On estime que plus d’un milliard de personnes seront contraintes de migrer d’ici 2050. Face à ces risques massifs, nombre de nos hypothèses de longue date devront être révisées, et la discipline économique ne fait pas exception.

Si nous voulons éviter des orientations politiques erronées, telles que celles qui consistent à abandonner complètement la croissance économique (alors que des milliards de personnes dans le monde vivent toujours dans la pauvreté), nous devons adapter la science économique dominante aux nouvelles réalités climatiques. La discipline reconnaît depuis longtemps l’importance des questions environnementales. William D. Nordhaus, lauréat du prix Nobel de sciences économiques 2018, a introduit les coûts des émissions de gaz à effet de serre (GES) dans les modèles de croissance économique standard en 1991, et ce travail a façonné la façon dont les économistes et de nombreux décideurs politiques pensent au changement climatique.

Mais les approches économiques existantes ne fournissent toujours pas le cadre approprié pour gérer les problèmes auxquels nous serons confrontés au cours des prochaines décennies. Comme pour la plupart des premiers travaux, la contribution fondamentale de Nordhaus peut être améliorée de nombreuses manières. Par exemple, son cadre ne reconnaît pas l’endogénéité de la technologie, et ses hypothèses sur les coûts futurs du changement climatique ne reflètent pas la gravité du problème.

Lorsque nous tenons compte de la technologie endogène, nous constatons que la transition vers une énergie plus propre est beaucoup plus importante que la simple réduction de la consommation d’énergie, et que les interventions technologiques doivent être réorientées de manière beaucoup plus agressive qu’elles ne l’ont été. De même, lorsque l’on intègre des hypothèses plus réalistes sur les coûts du réchauffement de la planète – y compris la possibilité de points de basculement climatique – les conclusions sur la manière d’aborder le problème tendent à changer considérablement.

Mais ces améliorations ne suffiront pas. L’économie devra subir des changements encore plus profonds, pour au moins deux raisons. La première concerne le fondement de la plupart des analyses économiques dynamiques : la fonction d’utilité, qui représente l’arbitrage entre la consommation actuelle et future. Ce dispositif nous aide à déterminer la quantité de consommation qu’un décideur devrait être prêt à sacrifier aujourd’hui pour obtenir plus de valeur à un moment donné dans le futur. Il a fait ses preuves dans de nombreux domaines d’analyse : consommation individuelle, décisions d’investissement, dépenses publiques, innovation, politique fiscale, etc.

Le problème de l’actualisation

Quelle quantité de consommation actuelle devons-nous sacrifier pour éviter les dommages que le réchauffement climatique causera à l’avenir ? Telle est la question clé pour une fonction d’utilité en matière de politique climatique. La réponse dépendra de la façon dont nous abordons le problème de l’actualisation. Lorsqu’on réfléchit à des décisions individuelles ou d’entreprise dont les conséquences se feront sentir au cours de la prochaine décennie, il est logique de partir du principe qu’un dollar aura moins de valeur dans dix ans qu’aujourd’hui. Mais lorsqu’il s’agit de décisions dont les effets se feront sentir dans 100 ans, ce type d’actualisation a des conséquences désagréables.

Supposons que nous appliquions un taux d’actualisation de 5 %, ce qui est courant dans les analyses des décisions des individus ou des entreprises et implique qu’un dollar dans un an vaille 95 cents aujourd’hui. Mais ce taux d’actualisation signifie également qu’un dollar dans 100 ans ne vaut qu’un demi-cent environ et qu’un dollar dans 200 ans vaut environ 0,003 cent. À ce rythme, nous ne devrions sacrifier un dollar aujourd’hui que s’il rapporte des bénéfices équivalents à environ 200 dollars dans un siècle – une analyse avantages-coûts qui se prête à l’inaction climatique dans le présent.

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Les économistes ont reconnu cette implication gênante de l’actualisation pour la politique climatique au moins depuis le rapport Stern de 2006. Dans ce rapport, Nicholas Stern et ses collègues ont renoncé à l’approche de l’actualisation dure et sont ainsi parvenus à des recommandations politiques plus agressives que celles soutenues par le consensus économique de l’époque. Mais comme le rapport n’offrait pas de justification philosophique à la méthode choisie, il a été critiqué par d’autres économistes, dont Nordhaus.

Il n’en reste pas moins qu’il existe des arguments économiques (et philosophiques) plausibles pour expliquer pourquoi les biens publics essentiels futurs devraient être évalués différemment des biens privés ou d’autres types de consommation publique. Réconcilier ces distinctions avec d’autres aspects de nos modèles économiques, notamment ceux qui traitent du risque et de l’incertitude, est une tâche urgente pour la profession économique.

Bénéfices risques de la géo-ingenierie

Nous avons également besoin d’un cadre approprié pour évaluer le rôle de la géo-ingénierie dans la lutte contre le changement climatique. De nombreuses voix éminentes, dont celle de Bill Gates (dans son nouveau livre) et de l’inventeur/capital-risqueur Nathan Myhrvold, plaident de plus en plus en faveur d’une telle approche. Mais des projets tels que le rayonnement solaire (par lequel des sulfates ou des poussières de carbonate de calcium seraient pulvérisés dans l’atmosphère pour bloquer les rayons du soleil) semblent comporter des risques catastrophiques non négligeables. Cela a-t-il un sens de combattre un risque existentiel par un autre ? Je ne le pense pas, mais nous devons trouver un moyen plus systématique d’évaluer ces questions.

Le deuxième domaine qui doit être repensé en profondeur est la théorie de la politique économique optimale. Dans ce domaine, l’approche standard remonte aux travaux fondamentaux de l’économiste néerlandais Jan Tinbergen, qui a formulé un principe puissant. La meilleure façon de neutraliser une défaillance du marché ou une externalité négative, selon Tinbergen, est d’utiliser un instrument politique conçu spécifiquement à cette fin (ce qui implique qu’une intervention qui n’est pas axée sur un problème bien défini peut ne pas être justifiée).

Compléter les taxes par des subventions

Appliqué aux effets négatifs des émissions de GES, ce principe suggère que nous devons simplement trouver la bonne taxe (sur le carbone) et la mettre en œuvre de manière cohérente. Mais l’insuffisance de cette solution apparaît déjà clairement. Si la prévention d’un changement climatique catastrophique nécessite une transition rapide vers des technologies plus propres, une taxe sur le carbone doit être complétée par des subventions ou d’autres mesures incitatives afin d’orienter l’innovation et le déploiement dans la bonne direction.

En fait, nous devrions peut-être aussi développer une évaluation plus globale de la politique économique en général. Le principe de Tinbergen est commode, car il nous permet de compartimenter les décisions politiques : les interventions visant à faire face aux retombées économiques de la Covid-19 par exemple ne doivent pas nécessairement porter sur le changement climatique. Mais choisir nos batailles n’est plus un luxe que nous pouvons nous permettre : lorsque nous allouons des sommes massives d’argent public pour relancer l’industrie aérienne frappée par la pandémie – une source majeure d’émissions – nous devrions profiter de cette occasion pour la pousser dans une direction plus propre.

La crise climatique exige que nous envisagions des idées plus radicales. Si nous parvenons à un consensus sur la nécessité d’investir massivement dans la transition vers une énergie propre, peut-être pourrons-nous également convenir d’orienter ces dépenses vers la création de bons emplois. Cela pourrait bien violer le principe de Tinbergen. Mais si cela contribue à empêcher l’approfondissement des lignes de fracture sociales, économiques et politiques qui sont apparues dans de nombreuses économies avancées occidentales, cela en aura valu la peine.

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